31 décembre 2008

Ce jour-là

Willy RONIS est un grand photographe. La plupart de ses photos sont composées dans un style plutôt classique, qui n'est pas sans rappeler les photos souvent plus célèbres de Doisneau ou de Cartier-Bresson. Ronis se distingue de Doisneau, entre autres, parce que ses photos sont plus intimes : il met souvent ses proches en scène comme dans "La sieste", photo prise dans sa maison de Gordes en 1949.

Mais pour l'essentiel, le regard de Ronis est proche de celui de Doisneau. C'est un regard sans condescendance sur les gens de leur époque, et l'époque en question couvre pour ainsi dire le XXè siècle. Les photos prises juste après la Guerre sont parmi les plus belles : on y voit des gens simples, souvent pauvres mais dignes.

Willy Ronis choisit dans ce volume une centaine de ses photos et les accompagne chacune d'un texte qui commence par Ce jour-là et prend des airs de Je me souviens. Moi, je me souviens d'un spectacle de danse de Raimund Hoghe, Another dream, où le chorégraphe et improbable danseur au corps difforme arpentait la scène en scandant ce thème : Je me souviens....

Le travail de Willy Ronis dans les intérieurs du Vaucluse ressemble à l'épure esthétique d'un Georges de La Tour ou d'un Johannes Vermeer en peinture : haro sur la lumière et place aux matières, aux objets intemporels, aux silhouettes. Je pense en particulier au "Nu provençal", pourtant absent de ce volume. Même en noir et blanc on perçoit la couleur et le toucher des murs beiges, bruns ; des ocres de Roussillon aux rideaux déchirés qu'on trouve encore aujourd'hui lorsqu'on se perd à Gordes, à quelques pas d'un luxueux hôtel suspendu à flanc de montagne.

Willy Ronis a photographié Paris comme Doisneau, mais il a photographié le Sud probablement comme personne. Ses femmes sont superbes, depuis les "Marchandes de frites" jusqu'à "L'habillage des Beaucairoises" en passant par celles qu'on n'aperçoit qu'à peine, pendues au cou d'un permissionnaire ou cachées derrière la nudité de leur dix-huit ans.


190 pages, coll. Folio
Willy Ronis sur Wikipedia
Quelques photos de Willy Ronis
La Quinzaine photo du Blog à Lire

03 décembre 2008

(BD) Les Loups blancs

Trouvé en "fond de stock" à la caisse de ma librairie favorite (Durance à Nantes, pour ne pas la citer), je viens de découvrir sur le tard cet album et sa suite, qui est plutôt une "version revue et corrigée" qu'une suite, d'ailleurs.

J'accroche bien à l'image, au "graphisme" comme on dit et aux couleurs chaudes, terriennes. A la brutalité des personnages qui peuvent rappeler les albums Ulysse ou Héraclès chez Poisson pilote. La version web, animée, se ploie et se déploie comme un papier froissé et l'histoire, littéralement et dans tous les sens, y prend du relief.

Hélas cent fois hélas, le talent pour raconter n'est pas au niveau du talent pour dessiner. L'histoire gagnerait à rester simple, à viser l'épurement. Au lieu de cela elle est pleine de fioritures qui ne font que brouiller l'intrigue en voulant l'enrichir.

Un bien beau coup d'essai, à transformer lorsque l'auteur en prendra le temps...


14 pages au format papier et puis quelques clics par ICI, coll. MiniBlog - 1€

28 novembre 2008

Mon beau sapin

Bonjour à tous ! Si ça vous est déjà arrivé de penser aux enfants qui n'ont pas de cadeau à Noël, si vous pensez qu'on ne peut pas y faire quoi que ce soit simplement en cliquant sur un lien html, ou encore pire en lisant des BD (drôle d'idée, c'est vrai), alors il faut cliquer...

ICI !

Les petits n'enfants ils vous remercient.

24 novembre 2008

Les Enfants de l'Oncle Tom

Je viens de lire un grand livre. Un livre bien écrit, violent, sensitif. Un livre nécessaire, et pas seulement en son temps. Ça s'appelle Les Enfants de l'Oncle Tom et c'est écrit par Richard WRIGHT, écrivain Afro-Américain, artiste Noir exilé à Paris aux temps où l'Amérique était ségrégationniste et où Paris passait pour une terre d'accueil. Un temps lointain et proche.

Le roman se compose de trois épisodes de la vie dans le Sud. Dans le premier épisode intitulé « Le Feu dans la nuée », révérend Taylor est un Noir obéissant, pacifiste et raisonnable. Il s'entend assez bien avec le Maire blanc, qui lui parle comme à un enfant. Jusqu'au jour où les industriels (blancs) du pays font pression sur le Maire pour empêcher une manifestation des ouvriers noirs, qui meurent de faim. Le Maire fait la morale au révérend : il faut qu'il persuade ses ouailles qu'il vaut mieux mourir de faim en silence que de manifester dans le centre ville des Blancs. Taylor ne promet rien. Alors des hommes blancs l'enlèvent, l'emmènent à quelques kilomètres de la ville, l'attachent à un arbre et le fouettent jusqu'à ce qu'il tombe inconscient, baignant dans son sang. Taylor revient en ville pendant la nuit, traversant les banlieues blanches respectables. Il rejoint son home, honteux et presque mort. Le lendemain, il apprend que d'autres Noirs ont été châtiés. Devant la foule de Noirs prêts à défiler, il prend enfin sa responsabilité : il faut défiler et il faut être nombreux. Le cortège arrive en ville, choquant les bourgeois et les bourgeoises. Le Maire fait appeler Taylor au milieu du cortège, mais cette fois Taylor renvoie le messager et fait dire au Maire que c'est à lui de se déplacer. La liberté appartient aux forts.

Dans « Le Départ de Big Boy », quatre adolescents sèchent l'école par un jour de chaleur pour aller se baigner dans une mare privée, qui appartient à un blanc. Ils laissent leurs habits au pied d'un arbre et vont se rafraîchir, s'amuser, chanter. Une Blanche arrive et les regarde un peu effrayée. Deux des jeunes Noirs ont un mauvais mouvement : ils se dirigent vers l'arbre pour récupérer leur habits et déguerpir sans faire d'histoire. Mais la jeune Blanche, les voyant venir vers elle beaux et nus, réagit comme si on l'agressait (ce qu'elle désirerait peut-être) et hurle. Un blanc sort de la maison avec sa carabine et sans rien dire abat les deux garçons à bout portant. Les deux autres se jettent sur lui. Big Boy attrape le fusil, menace le Blanc, mais le Blanc avance vers lui alors Big Boy tire et tue le Blanc. La suite de l'histoire est une traque nocturne. Big Boy se terre dans un trou, son copain se fait attraper. Les notables blancs lui déversent sur la tête une marmite de goudron porté à ébullition, puis il le recouvrent de plumes et allument le feu.

Dans « Long-Chant-Noir », une jeune maman noire attend son homme à la maison. La maison en question est une ferme, c'est le fruit du travail acharné de l'homme noir pour bâtir son destin comme un Blanc. Un commis voyageur arrive à la tombée du jour, blanc-bec qui vend des pendules et des phonographes pour payer ses études dans le Nord. Il abuse d'elle, elle consent à être abusée parce que délaissée à la maison par un homme qu'elle admire mais n'aime pas, elle rêve encore de son grand amour de jeunesse, parti à la guerre et jamais revenu. Avant le petit matin le jeune Blanc repart : il laisse le phono derrière lui et promet de repasser le lendemain. Le fermier noir revient chez lui, trouve le phonographe posé dans la chambre. Combien cela vaut-il ? Quarante dollars. L'étiquette dit cinquante... Il chasse sa femme et son enfant, qui vont se réfugier dans les bois. Au matin le commis blanc revient, accompagné d'un ami. Le fermier l'accueille en lui tirant dessus. L'ami du Blanc repart à toute allure. Plus tard, les Blancs arrivent et mettent le feu à la ferme, et le fermier reste dans sa ferme, et sa femme regarde les flammes monter au ciel sans entendre ni émettre un cri.

Richard Wright est connu principalement pour son œuvre autobiographique, et particulièrement pour Black Boy et Native son (Un enfant du Pays). Indésirable aux Etats-Unis, il arrive à Paris juste après la Deuxième Guerre mondiale et est accueilli par l'équipe des « Temps modernes », Sartre et Beauvoir en tête. Il s'installe durablement en France et y finit sa vie, ce qui explique en partie le succès de ses livres ici. Aux U.S.A., James Baldwin est l'un de ses descendants littéraires, même s'il prend ses distances avec la vision de Wright sur la question des Noirs. Le public américain considère Homme invisible de Ralph Ellison comme le plus grand roman écrit par un Noir, et l'un des plus grands romans du XXè siècle. En comparaison, il fait peu de cas des romans de Richard Wright. En France, Ralph Ellison est un inconnu, même pas publié dans une collection de poche... Wright, Ellison et Baldwin sont, chacun à leur façon, trois romanciers incontournables pour quiconque s'intéresse au destin des Noirs américains au XXè siècle.


178 pages, coll. Livre de Poche - 2 € env.
Redécouvrez la Quinzaine Noire du BàL, et aussi ce livre d'Angela Davis

21 novembre 2008

Le Chemin des sortilèges

J'ai beau être un garçon, Chez-les-filles.com est un site sympa avec moi : elles m'ont envoyé le dernier roman de Nathalie RHEIMS, Le Chemin des sortilèges.

Le bouquin en question fait 180 pages et il est à peine plus grand qu'un livre de poche. Bien imprimé. Beau portrait granulé en couverture... ... quoi ?

Bon, d'accord. Je n'ai pas accroché.

Le Chemin des sortilèges, c'est le retour au bercail d'une jeune femme qui a perdu le dernier et le plus proche... de ses proches. Sauf que son lien avec l'homme en question reste savamment indéterminé tout au long du récit. Récit intime à la première personne, récit psychanalytique qui raconte les rêves, les analyse, les met en relation avec les contes lus sur l'oreiller, avant de s'endormir. Comme une petite fille, la narratrice admire cet homme comme un père. Comme une adolescente qui bourgeonne, elle l'évalue parfois aussi comme un amant, un initiateur. Comme une femme qui pourrait vouloir un jour fonder une famille, elle s'interroge : ferait-il un bon père ? Comme une femme âgée et superstitieuse, elle se confie à lui : il est son psy et son prêtre.

Je n'ose dire que ce sont là des problématiques exclusivement féminines, et en même temps... Si je voyais Œdipe, je le dirais tout aussi bien. Alors je le dis : c'est un bouquin pour les filles, voilà.

Voilà, la boucle est bouclée, et le billet avec. Pas génial, je sais, mais il vaut mieux que je n'en dise pas plus parce que la critique serait plus acerbe. Et après tout, je ne suis pas une fille, je ne suis pas le cœur de cible de ce roman, alors pourquoi je le jugerais ?

...

... parce que je le trouve niais ?

... construit schématiquement ?

... plus proche du style Harlequin que de Wiazemsky (qui elle parle tellement bien des femmes) ?

... psycho-psychana-psychoso-franco-chiant ?

... oups. J'arrête.


180 pages, éd. Léo Scheer - 14 €
D'autres lectures de ce livre ICI, ICI ou bien

06 novembre 2008

Franny et Zooey

J.D. SALINGER me réconcilie avec la littérature. C'est pas que j'étais fâché, déçu ou aigri, non ; mais j'ai lu pas mal de choses depuis pas mal de temps, et ces derniers temps la proportion de bouquins inintéressants était devenue trop importante. Ça fait l'effet d'un renvoi : burp.

Salinger n'est pas n'importe qui à mes yeux. C'est parce qu'il a écrit L'Attrape-cœurs, c'est parce que je l'ai lu lorsque j'avais quinze ans et que je n'aimais pas lire qu'il y a eu un déclic. Un préalable, comme dirait l'autre.

L'HISTOIRE. La fratrie Glass a grandi à New York dans une maison cossue durant les années 30 et 40. L'aîné est mort à la guerre. Le second, Seymour, s'est suicidé. C'est le troisième Glass, Buddy, qui raconte l'histoire dans un style un tantinet précieux. C'est l'histoire de Franny, la cadette, qui tombe sous l'influence d'un livre un peu mystique, prônant la prière perpétuelle. Prenant le contenu de ce livre au pied de la lettre, Franny s'échappe peu à peu de la vie concrète et perd pied. Elle ne se nourrit plus, s'évanouit, perd du poids et traîne en robe de chambre dans le salon familial. Zooey son plus jeune frère, parce qu'on lui force un peu la main, va la trouver et tente de mettre les choses à plat, bien maladroitement.

Le roman se résume donc à de longs dialogues d'une finesse assez rare, dans un style parlé que les lecteurs de L'Attrape-cœurs connaissent bien. Les personnages ne sont pas seulement crédibles : ils sont réels, ils sont là devant nous. Avec leur insolence, leur sens inné de la répartie, leurs tics de langage, leurs manières. Les relations entre Zooey et Franny sont chargées d'émotion. Ils ont grandi ensemble à l'ombre des aînés, trop imposants ; et puis les aînés sont morts brutalement, alors... Comment trouver une contenance ? Comment être à la hauteur sans avoir à tirer sa révérence dans le plus bel âge ?

Salinger termine son récit sur un pied de nez d'une incroyable force poétique, dans lequel on retrouve le sens du décalage illustré dans ses nouvelles : « Un jour rêvé pour le poisson-banane », « Oncle déglingué du Connecticut »... Ici c'est "la Grosse Dame"... mais je ne vous en dis pas plus.

Franny et Zooey sont les frère et sœur de Holden Caulfield. L'atmosphère de ce roman a quelque chose du huis clos de September, à mon avis le meilleur film de Woody Allen. La révolution stylistique de Salinger est aussi importante que celle de Céline et le ton aussi dérisoire qu'un Bonjour tristesse.

Pour moi ce roman est une petite merveille, un objet précieux qu'on chérit intensément, comme une part de nous-même qui nous serait rendue après un si long temps.

20 octobre 2008

(BD) Palooka Ville #1

SETH est l'un des dessinateurs les plus en vue chez Drawn & Quarterly : plusieurs albums l'ont imposé auprès du public des connaisseurs comme un auteur cultivé, talentueux et pince-sans-rire. Ses références sont nombreuses, et l'on discerne rapidement dans son trait quelque chose des comic strips qui se sont développés dans les journaux à partir des années 50, ceux de Charles M. Schulz en tête.

Mais Seth est aussi le pote de Joe Matt, et ça n'a rien d'innocent. En effet, dans cette histoire autobiographique Seth se montre sous un jour peu glorieux : il est grande gueule et mauviette, intéressé et dragueur, laid et prétentieux. Il commence à ressembler au double de Joe Matt ! En moins féroce, hélas.

Cette histoire constitue le premier numéro d'un fanzine éponyme créé par Seth en 1991 et réédité en 2001. L'auteur se fend d'une mise en garde en guise de prière d'insérer : il ne faut pas lire cette histoire, à l'époque où il l'a écrite et dessinée il était con, etc.

Mouais.

Histoire de ne pas prendre les lecteurs à leur tour pour des cons, l'éditeur serait peut-être intelligent voire juste honnête de les avertir que l'auteur désavoue cette publication : « It's unlikely to see print again. », dit-il franchement.

« It's better to draw the hamburger than to serve the hamburger », se défend tout de même Seth en nous forçant à admettre qu'il a pu avoir de bonnes raisons de pratiquer son art par simple préoccupation alimentaire. Certes, chacun ses problèmes. De là à resservir les restes de hamburger, dix ans après, en célébrant l'événement au crédit de mon compte bancaire, j'apprécie mollement l'intégrité de la démarche. Et décidément, D+Q descend en flèche dans mon estime...


25 pages, éd. D+Q - $3.75
Du même auteur : Wimbledon Green et La Vie est belle, malgré tout

19 octobre 2008

Cap au Grand Nord

Annick COJEAN est journaliste, spécialiste de l'image* et baroudeuse invétérée. Dans ce livre, elle relate en mots et en images son voyage initiatique au Nunavut, à l'été 1998.

Le Nunavut est la patrie toute neuve des Inuit. Ils ont beau habiter le pôle depuis des millénaires, leur histoire jusqu'à très récemment n'a existé que dans la transmission de récits oraux (des récits fondateurs, des mythologies) et dans la perpétuation de traditions comprises de toute la communauté.

L'incompréhension, elle vient des Blancs. Ce sont eux qui ont commencé à écrire l'Histoire des Inuit, eux qui leur ont donné le nom d'Esquimaux. Les Blancs les ont déportés jusque dans les années 1960 et 1970, pour occuper le pôle, désert blanc stratégique durant la Guerre Froide. Elle porte bien son nom, celle-là.

Annick Cojean rencontre le peuple des Inuit, les fondateurs du Nunavut, les enfants, parents et ancêtres. Elle nous transmet une vision authentique de son sujet, et pas seulement une carte postale du pays. D'ailleurs ses photos sont belles et dépouillées, dépourvues de l'artifice qui chercherait à figer les gens qu'elle rencontre sous le lourd manteau de neige qui recouvre leur pays.

La narration prend pour point de repère la création du Nunavut en 1995 et l'auteure nous accompagne pour retracer tout ce qui a précédé. La métaphore des traces de pas sur la neige est très belle pour parler de ces nouveaux immémoriaux**. La démarche est sincère et touchante, mais hélas le style est lourd, à l'image de l'emploi systématique du futur pour évoquer des événements passés. Cela ne gâche en rien l'intérêt de ce document.

L'épilogue résolument touristique (bonnes adresses, coordonnées des compagnies aériennes... ) est plus perturbant...


93 pages, éd. Seuil - 13,30 €
* Elle est l'auteure d'un incontournable Retour sur images des plus grandes photos du XXè siècle, édité par Grasset et Le Monde
** cf Victor Segalen,
Les Immémoriaux à propos des Tahitiens au tournant du XIXè et du XXè siècle

14 octobre 2008

(BD) Fair Weather

Fair Weather est un épisode en BD de la jeunesse de Joe MATT à Lansdale, en Pensylvanie. Ça ressemble à une jeunesse moyenne dans une ville moyenne des Etats-Unis. Le jeune Joe Matt est déjà un geek du comic, un fêlé du dessin animé. Il insulte vertement ses parents, sa jeune sœur, sa grand-mère qui lui offre des comics auxquels il manque la jaquette d'origine...

Mais young Joe Matt est aussi voire surtout une sacrée poule mouillée, un froussard, une fille quoi. Menacé par un malabar, Joe Matt colle aux fesses de son copain Dave comme un chewing gum sur la selle de son biclou. Pas téméraire, Joe.

Le volume est fin et se lit sans faim. Ce sont deux journées banales dans un environnement ennuyeux. Un week-end où Dave et Joe glandent, zonent, cruisent. Au passage, l'air de rien, ça parle des relations humaines et des sentiments, partagés ou non.

Joe Matt dépeint son personnage comme un gamin intéressé, colérique, pleurnichard et peu fiable. C'est la genèse, après coup, du personnage adulte déjà rencontré ici et .

Commandé et payé à D+Q au printemps, j'ai reçu ce livre et deux ou trois autres en été. Faut croire qu'il fait chaud l'été dans les cargos, parce que la colle a fondu et les pages ne tiennent plus à la couverture.

D+Q, une maison qui a bien de la chance d'avoir de talentueux auteurs... et pas mal de pigeons en guise de clients.


116 pages, éd. D+Q - $16.95

09 octobre 2008

JMG Le Clezio, Prix Nobel de Littérature 2008

Voilà, c'est officiel et c'est tout chaud : JMG Le Clezio obtient le premier Prix Nobel de Littérature en France depuis Gao Xingjian en 2000, le deuxième depuis Claude Simon en 1985, le troisième depuis Samuel Beckett en 1969 (nationalité irlandaise selon Wikipedia, mais bon : Beckett vivait en France et écrivait en Français), le quatrième depuis Jean-Paul Sartre en 1964 (lui, l'avait refusé mais apparaît quand même), le cinquième depuis Saint-John Perse en 1960, le sixième depuis Albert Camus en 1957, le septième depuis François Mauriac (erk !) en 1952, etc. Et toc.

Bon, Gallimard se frotte les mains et moi je dois m'y mettre... Vous connaissez bien Le Clezio, vous autres ?


http://nobelprize.org/
http://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Nobel_de_littérature

30 septembre 2008

Le Livre des Rabinovitch

Ah la la. La rentrée, tout ça. Pas facile de terminer un roman, même un bon roman.

Le Livre des Rabinovitch de Philippe BLASBAND a été publié au Castor Astral en 1998, il y a dix ans déjà. Il n'est donc pas question d'actualité littéraire, ni d'un de ces éditeurs qui font chaque année le hold-up sur les prix de l'automne.

Ce roman est en fait un recueil de portraits. Portraits de soi et portraits croisés à l'intérieur d'une même famille : celle des Rabinovitch. L'auteur nous donne l'arbre généalogique à la première page, et nous prévient : ce livre a été trouvé, « C'est un grand livre, recouvert d'une jaquette en cuir (...) Les photographies qui précèdent chaque texte ont été reproduites correctement, mais sans luxe » Celui qui a composé ce livre, c'est Ernest, frère de Max, cousin d'Ali, fils de Nathan, petit-fils d'Elie, descendant de Zalman et Léa. Les portraits sont tous à la première personne, mais c'est Ernest qui les écrit. Parce qu'il va mourir et qu'il veut sauvegarder la mémoire de sa famille.

Ernest fait dire à son père Nathan, dans le portrait qui lui est consacré : « Les Rabinovitch ne cessent de ressasser leur légende familiale. A mon adolescence, petit à petit, me fut transmise la structure de cette histoire mythique : mon grand-père qui devient fou, se bat contre les Polonais et déclenche un pogrom ; tante Rifka, communiste, morte d'épuisement à Auschwitz ; tante Sarah, trop belle pour plaire aux hommes ; oncle Arié, héros sans peur ni reproche ; sa fille Martine, schizophrène ; Yossi, l'enfant du kibboutz - très perturbé ! le ménager ! - toute une geste, toute une chronique absurde et parcellaire. Les trous sont remplis par des mensonges. Les mensonges concurrencent la vérité. Les versions s'opposent et fusionnent. »

Philippe Blasband accomplit ici avec brio une série de volte-faces stylistiques, passant d'un portrait de patriarche mourant à un portrait de jeune femme rebelle, d'un jeune homme tourmenté à une "mère juive". L'identité juive, il en est bien sûr question ici. Les identités juives. Le tabou de la shoah, mêlé aux instincts protectionnistes qui en découlent à l'intérieur même de la famille. Le regard du groupe social, totalement étranger à cet album de famille.

La structure du roman est originale, mais à mon avis pas très limpide. Philippe Blasband garde pour l'avant-dernier portrait une information qui aurait facilité la compréhension de l'ensemble, à savoir que c'est Ernest qui écrit tout du long, empruntant les voix de sa famille. L'écriture en elle-même est talentueuse et variée. Le rapport à l'histoire à travers cette généalogie familiale m'a rappelé la lecture du Tambour de Günter Grass, ce qui n'est pas rien. Ce roman restera donc un bon souvenir de lecture, quoiqu'un peu austère. Je regrette de ne pas l'avoir lu assez vite car j'ai eu le temps de me lasser. Il manque peut-être un vrai fil conducteur, que la simple succession ne remplace pas.


205 pages, coll. "Escales du Nord" (éd. Le Castor Astral) - 14,25 €
Merci aux éditions du Castor Astral de m'avoir envoyé ce livre gracieusement.

19 septembre 2008

(BD) Zazie dans le métro

L'adaptation, c'est un grand jeu littéraire et ça ne date pas d'hier. Ces dernières années, de grands monuments littéraires du XXè siècle ont été abordés par les auteurs de BD : A la recherche du temps perdu, les Contes du Chat perché, Zazie dans le métro en font partie. Joan Sfar sort également ces jours-ci son Petit Prince ; il avait déjà adapté Candide de Voltaire dans sa "Petite bibliothèque philosophique" chez Bréal, une collection qui a fermé boutique depuis. Le XVIIè siècle n'est d'ailleurs pas oublié dans ce mouvement de reconquête du patrimoine, avec la publication du Tartuffe de Molière.

Clément OUBRERIE propose donc ici sa vision du plus fameux roman de Raymond Queneau. On connaît l'histoire : Zazie débarque à Paris par le train en gare Saint-Lazare. Elle y retrouve son tonton Gabriel, qui doit la garder tout le week-end, le temps que sa mère s'amuse un peu de son côté avec son nouveau Jules. Zazie, elle, n'a qu'une idée : elle veut monter dans le métro.
« Tonton, on prend le métro ?
— Non.
— Comment ça, non ?
— Ben oui : non. Aujourd'hui y a pas moyen, y a grève. Le métro s'est endormi sous terre car les employés aux pinces perforantes ont cessé tout travail.
— Ah les salauds ! Me faire ça à moi !
— Y a pas qu'à toi qu'ils font ça.
— Moi qui étais si contente et si heureuse et tout de m'en aller voiturer dans le métro.
— Faut se grouiller, Charles attend.
— Oh, celle-là, je la connais.
— Mais non, Charles c'est un pote et il a un tac. Je nous l'ai réservé à cause de la grève, précisément.
— Il est rien moche, son bahut.
— Monte et sois pas snob.
Snob mon cul. »


Voyez le genre ?

Alors Clément Oubrerie montre ici deux grandes qualités, selon moi : d'abord, il conserve des tartines entières du texte quenaldien (queneaudien ? queneausien ?), en particulier les dialogues. Et comme Zazie est une véritable démonstration de virtuosité linguistique, le « plaisir du texte » cher à Roland Barthes est conservé du roman à la BD. Ensuite, le dessin "à la Sfar" mettra probablement tout le monde d'accord. Ce style permet à la fois la caricature et la nuance, le côté "croquis" et la palette de couleurs. Les personnages ne sont pas un simple copier/coller des acteurs du film de Louis Malle, et ça c'est bien joué ; y compris Marceline, la femme alibi de tonton Gabriel. Oubrerie la dessine sous les traits d'une belle femme noire, lectrice fière et discrète, à l'allure aussi noble que son personnage éponyme Aya de Yopougon (le quatrième tome va paraître dans la collection "Bayou", chez Gallimard, sous la direction de Joan Sfar).

Bref, j'ai retrouvé en lisant cette BD presque tout le plaisir que j'avais eu à découvrir le roman de Queneau, puis le film de Louis Malle. C'est une adaptation très fidèle, réalisée avec du style. Ça n'est pas aussi délirant que le film, pas aussi jubilatoire que le roman et c'est même peut-être un peu trop sage, pas assez méchant. Mais puisque Gallimard publie le roman dans la collection Folio Junior, cette BD confirme la lecture légèrement édulcorée que fait l'éditeur de ce roman autrefois sulfureux.

J'imagine Zazie plus proche du tendancieux Journal de Sally Mara que des innocents Exercices de style, mais bon. Il appartient à chaque auteur, à chaque éditeur de s'arranger avec son patrimoine, et puis c'est aux lecteurs de se faire une opinion.


72 pages, coll. Fétiche (Gallimard) - 15 €
Le blog de l'auteur : la marge brute

14 septembre 2008

(BD) Monkey and the Living Dead

Les traductions françaises de Julie DOUCET ne sont pas très faciles à trouver sur les rayonnages des librairies ; en voici une, éditée par L'Association : Monkey and the living dead.

C'est l'une des histoires commencées par Julie dans son fanzine « Dirty Plotte ». L'histoire d'une chatte portée sur la chose à la recherche de la chose portée par un chat. J. minou ch. gros matou pour travaux de robinetterie.

L'HISTOIRE. La chatte, c'est Monkey, qui vous dit « Bonjour les amis » sur la couverture. Une bien belle plante assurément. Derrière elle vous apercevez Julie Doucet, le double de l'auteur, présent dans la plupart de ses histoires. Julie vient rendre visite à Charlotte, la mère de Monkey.
Charlotte est sur le point de mettre au monde une ribambelle de petits félins, rejetons du gros matou pervers et baveux connu sous le sobriquet de Living Dead, traduisez mort vivant. Monkey, apercevant LV qui traîne dans les parages, est très attirée par son... robinet. Sur ce Charlotte est délivrée de sa marmaille toute fraîche, qui se précipite vers le géniteur en criant « Papa ! » Le 'ros Minet au robinet, dépourvu hélas de la fibre paternelle (mais pas de sa fibre virile, si vous me suivez), prend la fuite sans conter fleurette ni cueillir ses marmots. Et Monkey lui emboîte le pas.
Ses errances mènent la candide érotomane au guichet d'une officine de robinetterie, dont le gérant gâteux ne peut satisfaire la cliente. Mais il l'envoie trouver ce qu'elle cherche dans une boîte de strip non loin de là. Monkey, cherchant maladroitement à percer les mystères de sa propre libido, est embauchée pour un numéro de strip entre filles. Se prenant les pieds dans le tapis, elle atterrit à genoux aux pieds du prox.. euh, du programmateur de cette honorable entreprise de spectacle déshabillant. Plutôt que de lui tourner le dos, le monsieur ouvre généreusement sa braguette, car il n'est pas du genre à célébrer la messe en latin. Par le plus grand des hasards, Monkey finit par trouver Living Dead dépensant son sou à boire tout son saoûl pour se mettre raide mort. Mais il se raidit encore un peu plus devant le corps offert de Monkey, et lui rend hommage... à sa façon.
En guise d'épilogue, l'auteur élimine son personnage éponyme dans un vulgaire accident de circulation.


Ce volume doit être l'un des premiers essais de Julie Doucet dans l'entreprise fictionnelle. Dessinée en plusieurs épisodes entre 1990 et 1993, puis publiée en 1994, la BD n'est traduite qu'en 1999 en France. Julie Doucet s'est surtout fait un nom grâce à son New York Diary, mais cette BD vaut elle aussi le détour. Le dessin y est très talentueux, les personnages et les ambiances sont posés de façon assez affirmée. Esthétiquement, Julie Doucet compose les pages en noir et blanc : classique (cases) mais pas sobre. Le débordement de détails et le traitement très cru du thème sexuel imposent un style parfaitement reconnaissable.
Ni Joe Matt ni Robert Crumb, Julie Doucet est avant tout une auteure, une artiste, une femme qui décortique le désir féminin et montre ici la bestialité qu'il contient. Le désir féminin est moins caricatural que celui des hommes, toujours prompts à assouvir leur envie sans délai ni conséquence. Son désir sexuel, mêlé de naïveté, renvoie l'héroïne de cette histoire vers celles qui sont exploitées pour leur corps. Monkey est entourée de sa mère (et poursuit son amant) et de ses "collègues" : elle est condamnée à devenir maman ou putain.

Pour en revenir à des considérations plus basiques, j'aime le dessin, j'apprécie la franchise très crue avec laquelle le thème sexuel s'affirme ici. Et surtout, surtout, je veux continuer à lire les BD de Julie Doucet pour découvrir ce qu'elle compte faire de son double imaginaire. J'espère que ça vous tente aussi ?


32 pages, coll. Mimolette - 6 €

10 septembre 2008

Dirty Plotte #1

« Dirty Plotte » : c'est le titre fleuri du fanzine BD de Julie DOUCET. Qui en guise d'edito nous explique dès la page 2 ce que signifie le mot "plotte" à Québec. Je vais laisser les linguistes, périlleux traducteurs et autres québécois téméraires traduire dans les commentaires. Hum.

Julie Doucet compose elle aussi des histoires courtes (dessinées) autour de son personnage autobiographique. Dans ses aventures quotidiennes, elle ne se met pas plus en valeur que ne le fait Joe Matt. Son trait est moins net, plus tordu que celui de Joe Matt. Toutes les cases sont très fournies, chargées. Trop pour certains lecteurs. Une page de Julie Doucet est toujours un joyeux bordel.

Dans ces histoires, il est beaucoup question de sexe : simple libido ou attirance bestiale pour le sexe de l'autre. L'acte sexuel y est représenté directement, sans détour, de façon assez crue et souvent plutôt violente : sexe monnayé, contraint, subi. Aucun apitoiement pourtant : Julie Doucet traite son thème principal à la manière d'un compte rendu. La chronologie n'est pas tourneboulée, même lorsque l'aventure se déroule dans un délire ou dans un rêve. Le style de l'ensemble n'est pas encore très arrêté et la publication sous forme de fanzine prend peut-être ici tout son sens, puisque le lecteur y trouve un travail en cours, pas une œuvre aboutie découpée en épisodes.

Remarque amusante : le fanzine de Joe Matt s'intitulait « Peep Show », celui de Julie Doucet fait une incursion dans le milieu des clubs de strip tease. Mais le strip est aussi une forme de BD, courte et quotidienne. Du coup faire un strip, publier un fanzine, c'est un peu comme se mettre à poil.


« Dirty Plotte » #1 : Welcome
28 pages, éd. D+Q (1990) - $ 2.50
Julie Doucet sur Wikipedia et http://www.juliedoucet.net/
Voyez aussi cette très bonne page : http://www.bdquebec/juliedoucet

Peep Show #1

Ça alors ! Joe MATT vient tout juste de fêter son anniversaire et on ne vous en a rien dit ? Pourtant vous ne pourrez pas dire... je vous avais prévenu par ici que son "myspace" était par . Ça y est, ça vous revient ? Joe Matt, dessinateur, auteur américain de talent, 45 ans, roi de la masturbation !

45 ans, eh oui.

Toute blague à part, j'aime beaucoup ce que fait Joe Matt. Pas particulièrement dans le domaine sexuel, mais plutôt dans celui de la BD. D'abord parce que c'est un beau noir et blanc, ensuite parce que chaque case est vraiment travaillée, chaque page vraiment réfléchie sur le plan du rythme et de la mise en scène visuelle. Ensuite parce que Joe Matt maîtrise toute la gamme des expressions nécessaires à faire une bonne satyre, et qu'il ne se prive pas de placer son personnage autobiographique en position défavorable, voire carrément humiliante. Enfin, j'aime ce que fait Joe Matt parce qu'il dit sans hypocrisie ni faux semblant comment fonctionne un type normal en temps normal.

Je viens de relire en VO le premier volume du fanzine « Peep Show » édité par Drawn & Quarterly. Comme on pourrait s'y attendre, la VO est encore plus savoureuse que la traduction, et c'est dû au fait que les dialogues sont écrits dans une langue très "parlée", débordante d'interjections intraduisibles, d'abréviations et de jurons.

Je persiste et signe : Joe Matt produit une BD savoureuse. For mature readers only, comme dit le canard.


« Peep Show » #1 : Greetings from Ipanema !
25 pages, éd. D+Q (février 1992) - $ 2.95
Joe Matt sur Wikipedia et chez D+Q

07 septembre 2008

What's up ?

Je vais bientôt vous causer de D+Q, aka Drawn & Quarterly, et en particulier de deux ou trois fanzines BD publiés par cette maison d'édition pas commune.

Parmi les auteurs que je (re)découvre avec bonheur actuellement : Joe Matt, Julie Doucet et Seth. Trois urban people, trois styles très affirmés et très différents l'un de l'autre.

Il faudra ensuite que je vous parle du New York Diary de Julie Doucet et de la page d'accueil très "hmmm", "haaaan", "ooohh" de son site web.

Et puis enfin, mais ça n'a plus rien à voir avec le titre de ce billet, je rendrai un vibrant hommage à tous ces éditeurs un peu foufous qui envoient des specimens dans ma boîte aux lettres, comme ça, juste pour le plaisir.

Très bonne rentrée littéraire à vous tous, mes lecteurs chéris !
:)

05 août 2008

L'Appareil-photo

Je suis en train de lire L'Appareil-photo de Jean-Philippe TOUSSAINT. Je n'ai jamais promis de ne pas faire de billet sur un livre que je n'aurais pas encore fini de lire. Je n'ai pas fini de le lire mais voici ce que je peux déjà en dire.

L'Appareil-photo est à un appareil photo ce que L'Automne à Pékin est à l'automne. Ou à Pékin. En d'autres termes, il n'en est pas question ici. Le narrateur est un protoplasme qui dit je, un prolégomène prolétarien, un énergumène qui ne mène à rien, une entité non pas vide, mais vacante. Comprenez : déserté. Il pourrait être issu de la rencontre fortuite entre Amadis Dudu et Ignatius Reilly. Excusez du peu.

Il est question de leçons de conduite, de trafic de barbarque et de trac, de troc et de tactiques en toc, de terrains vagues et d'idées louches, de zones dépeuplées et de corps sans âmes. Bref ça ne parle de rien cette histoire, mais il faut que ça en parle bien.

Dans une interview consentie par l'auteur à la fin de l'ouvrage, il s'agit d'inventer un nouveau terme pour ce nouveau "nouveau roman". Décidément, Minuit a ses démons. Quoi qu'il en soit, c'est le terme infinitésimaliste qui est retenu par l'auteur. Bizarre, j'aurais plutôt parlé d'ampoulisme au contraire.

Ou comment parler de rien en faisant de grandes phrases. A la limite, c'est un crime de déployer un style aussi fourni autour de si peu de choses. C'est comme courir un marathon pour se dégourdir les jambes, juste par facilité. Ça manque de classe.

Toussaint est une sorte d'athlète littéraire au mieux de sa forme. Il faudrait juste lui dire de quitter le simulateur, maintenant.


127 pages (dont 55 ont été survolées), coll. "double" - 5,50 €

30 juillet 2008

Un soir au club

On trouve de tout en ce bas monde littéraire, ma pauv' dame. Même des ex-accros du piano qui hantent les club de jazz de province à la recherche d'un frisson perdu. Simon Nardis est de ceux-là : ex-pianiste de talent, ex-artiste débauché, ex-consommateur effréné de liqueurs nocturnes. D'actuel, il n'a que sa sage femme, Suzanne.

Simon Nardis est en déplacement professionnel. Il s'y connaît en systèmes de climatisation. Il répond à l'appel d'un technicien affolé et lui sauve la mise. Et en contrepartie le technicien le retient ; lui paie des coups ; l'emmène au club de jazz tenu par Debbie, la belle Américaine.

Alors Simon loupe un train, puis deux. A la pause entre deux sets, Simon va tâter les touches du piano sur la scène. Retrouve ses marques. Improvise quelques variations sur des thèmes connus. Les connaisseurs le reconnaissent. A son son. Debbie le drague ; c'est là qu'il comprend à quel point il touchait le fond, avant de passer ce soir au club.

Le lendemain, Simon continue de louper des trains. Suzanne prend la voiture pour le rejoindre. Debbie lui sort le grand jeu dans les petites criques isolées. Simon loupe son coup, Suzanne loupe un virage, Suzanne se tue, Debbie se tait, Simon ne dit plus grand chose. Sauf, bien plus tard, toute cette histoire à un ami : le narrateur.

Christian GAILLY ne montre pas ici un talent formi formidable. A part l'incipit, on a déjà lu vingt fois cette histoire, entendu cinquante fois cette rengaine. La Peau douce de Truffaut est dans la même veine mais fonctionne tellement mieux. L'écriture semble simple, les références jazzistiques sont consensuelles, les chapitres sont courts et de longueur égale. Un roman en charentaises, idéal pour vous assoupir. A la recherche d'un frisson perdu Simon Nardis ne s'extrait pas de sa vie médiocre ; à la recherche d'un ton qui lui serait propre Christian Gailly s'englue dans la moyenne molle du roman français.

Prix Livre Inter 2002
174 pages, coll. Minuit "double" - 5,30 €

09 juillet 2008

Quinzaine de la photo

Ça faisait longtemps, hein ? Eh oui, je sais bien, ça vous a manqué. Mais vous avez remarqué : depuis quelques temps je me passionne à nouveau pour la photo. J'ai même ouvert un énième blog, encore plus abscons que tous les précédents. Ça s'appelle "L'Amour télémétrique", carrément ! Et si vous vous demandez qu'est-ce que c'est qu'un télémétrique, eh bien allez-y voir, et toc !

Alors allons-y : la Quinzaine de la photo est lancée sur le Blog à Lire ! Du 9 au 23 juillet 2008 inclus, je vais référencer ici plusieurs lectures liées à la photo. Il s'agira exclusivement de photo argentique et vous comprendrez rapidement pourquoi. Je vous proposerai aussi quelques photos, au gré de mes errances dans les rues, sous le soleil... et dans mon disque dur qui s'en est gavé depuis quelques mois !



Vous êtes affamés de clichés ? Victime d'une photophagite aiguë en noir et blanc ? Vous cherchez des révélations en format carré ? Vous voulez exploiter toute la gamme des gris, et sniffer des produits rigolos qui font tourner la tête ? Le mystère de la chambre noire et de l'ampoule rouge vous intrigue ? Bref en gros vous voulez faire le point sur tout ça, quoi ?!

Alors comme d'habitude suivez le viseur... et surtout déclenchez sans complexe une rafale de commentaires !!
:)

Si vous aimez les mots et les images, vous avez peut-être, comme MAGDA, le Bic dans l'œil... Votre humeur est au reportage ? Raymond DEPARDON vous présente son année 1968. Envie de vous promener sous l'œil d'un photographe ? Robert DOISNEAU est le parigot qu'il vous faut. Vous aimez les magazines féminins, les belles mises en pages, les modèles habillés selon les dernières tendances ? Peter KNAPP vous ouvre les coulisses de "Elle". Pour vous photo rime avec expo. ? Si vous passez à Paris, ne manquez pas celle de Richard AVEDON. Votre belle-mère vous demande de lui tirer le portrait en Kodak Ektachrome ou au Polaroïd près du Club Mickey de la grande plage à Beig Meil (sous la pluie) ? Puisez toute votre inspiration dans le Manuel de la photo ratée...

Au fait, que pensez-vous de ma cathédrale photographique ? C'est-y pas digne de notre cher Marcel, ça (en toute modestie, hein) ?

07 juillet 2008

Jeune fille


Jusqu'ici je n'avais jamais lu d'ouvrages signés Anne WIAZEMSKY, et pourtant plusieurs fois sa prose apparemment simple, le ton intime des quelques pages feuilletées ici et là m'avaient attiré.


L'auteur, je l'ignorais, est la petite fille d'un certain François Mauriac, patriarche des Lettres françaises dans leur héritage fin-dix-neuvièmiste. Le jeune Mauriac était un fervent admirateur de Barrès, le vieux Mauriac butta contre la modernité de Sartre. On peut donc résumer en disant que François Mauriac a incarné la perpétuation d'une certaine tradition littéraire nationale, cultivée mais bien pensante, authentique mais imbibée de religion, inventive mais bornée.


Je n'évoque pas ici la généalogie de l'auteure pour le plaisir, ni pour l'ornement, mais parce que le respectable grand-père a quelque chose à voir avec ce dont il s'agit ici. Anne Wiazemsky a 17 ans ; une amie la présente à Robert Bresson ; il la trouve à son goût et la débauche tout un été pour tourner Au hasard Balthazar.


Le récit est au passé. Les souvenirs tissent un fil narratif chronologique, sans remous ni révélation. Les événements ne sont pas tournés en événementiel, les sentiments de la jeune héroïne ne sont pas particulièrement exacerbés (ceux de Bresson le sont parfois). Bref ça pourrait être très plat tout ça.


Et pourtant il y a vraiment quelque chose dans le ton, dans l'écriture de Wiazemsky qui parvient à nous intéresser à ses souvenirs sans nostalgie, à ses amours sans affect, à tout ce qu'elle découvre enfin sur le cœur humain, sans tomber dans la sentence. Dans le regard d'une lycéenne, les décisions des adultes apparaissent parfois désordonnées, souvent injustes. Mais eux ne changeront pas : c'est elle qui va grandir cet été là. Non pas devenir une femme, comme elle le croit après avoir pour la première fois fait l'amour avec un homme, mais devenir écrivaine (d'abord en tenant un journal quotidien).


C'est le récit des quelques semaines pendant lesquelles Anne Wiazemsky s'est ouverte à sa propre sensibilité. J'aimerais beaucoup lire un autre livre de cette auteure pour retrouver ce ton juste et délicat avec lequel elle se livre au lecteur. Alors Canines ? Des filles bien élevées ? Un autre ? Si vous avez des conseils à me donner, je suis preneur.


209 pages, coll. Folio - 5,80 €

06 juillet 2008

Robert Doisneau

Robert Doisneau (1912-1994), c'était le stakhanoviste des quartiers populaires de Paris, l'Everest de la photo de rue. Ce fut aussi l'intime des Prévert et Queneau, des Giacometti et Picasso, de Mademoiselle Anita et de ma chère Simone... sans parler des autres intellos du Café des Deux Magots. Poil au dos.

Jean-Claude GAUTRAND signe cette édition de photos de Doisneau dans la très belle et très abordable collection "Icons" chez Taschen. Le texte présenté en Allemand, en Anglais et en Français est très bien fait : savant mais abrégé, il ne cherche pas à expliquer l'œuvre, ni à la rendre évidente. Pas plus qu'il ne s'attarde à faire l'hagiographie de Saint-Robert, patron de la photographie moderne.

Les photos de Doisneau dans les rues de Paris sont bien loin d'être datées. Même sous l'occupation, même sur les barricades des résistants du Quartier Latin, Doisneau ne photographie pas seulement une époque : il photographie le fait d'être humain. Très peu de photos de Doisneau peuvent sembler froides ou distantes : la plupart font apparaître très sensiblement le regard que Doisneau portait sur les gens, sur les endroits, sur les objets. Et très souvent les personnes le regardent aussi, très intensément, à travers l'objectif.

« L'existence n'est certes pas gaie, mais il nous reste l'humour, cette espèce de cachette où l'on jugule l'émotion ressentie. (...) L'humour c'est une forme de pudeur, une façon de ne pas déranger les choses, de les aborder avec délicatesse, en donnant un clin d'œil. L'humour est à la fois masque et discrétion, un abri où l'on se cache. Suggérer d'un touche légère ou badine, sans avoir l'air d'y toucher, mais on l'a dit quand même... »

Pour ce "reporter à titre privé", comme il se désignait lui-même, il n'est pas question de produire les images objectives d'une réalité sociale, culturelle ou politique. Il ne s'agit pas non plus d'apporter un simple témoignage du temps perdu, mais d'aller vers l'autre avec toute la générosité qu'on pourrait attendre en retour.

Être Doisneau, ça ne devait pas être aussi simple tous les jours. Pourtant on dirait qu'il n'y a pas moins compliqué, qu'il suffit de sortir et d'aller vers les passants, de cueillir la photo et de dire merci. Hmmm... (gros soupir)...


190 pages, éd. Taschen - 6,99 €

05 juillet 2008

Peter Knapp

Peter KNAPP est photographe, graphiste. C'est une figure importante lorsqu'on étudie la place du graphisme dans la presse du XXè s. Eduqué aux principes du Bauhaus, cette école du dépouillement et des lignes pures, Peter Knapp entre au service des époux Lazareff dans les années 60.

Très jeune, Peter Knapp se voit bientôt confier le renouvellement de la charte graphique du magazine "Elle". C'est l'époque où la mode observe elle aussi de grands changements. Le prêt à porter débarque, les jupes dévoilent les genoux, les femmes sont photographiées "en mouvement".

Knapp est un inventeur et un industriel. Avant l'arrivée des appareils photos motorisés, qui lui permettront de phographier "en rafale", il a l'idée de filmer ses mises en scène en format 16mm, puis de piocher sur la pellicule telle et telle image qu'il présente comme des photos. D'où une impression de mouvement accentuée dans chaque image.

Mais Knapp travaille aussi et surtout en studio. Il expérimente différents effets d'optique, il exploite de façon systématique le dynamisme des diagonales, il intervient sans vergogne sur ce qu'il photographie pour que l'image soit plus belle. Il déclare d'ailleurs "Je ne prends pas des photos, je fais des images."

Peter Knapp n'est donc pas un témoin, à la manière d'un reporter de presse comme Raymond Depardon. C'est avant tout un plasticien et un graphiste, cherchant toujours l'image la plus percutante. Son inventivité en matière de mise en page montre quelle conscience il a de la manière dont la lectrice parcourt son magazine. Son travail sur les caractères de police est précis comme celui d'un moine préparant des enluminures pour orner un parchemin.

Ce volume m'a été envoyé dans le cadre de l'opération "Masse critique" organisée par Babelio. C'est un bonheur de recevoir un beau livre en cadeau. D'autant que celui-ci recèle de belles photos et des reproductions des magazines d'époque. Un vrai voyage dans la société des années 60, ses libérations et ses carcans. Un plaisir quasi constant pour les yeux. Malheureusement, il y a le texte. Navrant, peu inspiré, complaisant. N'y faites pas attention, et régalez-vous des plus belles pages jamais parues dans "Elle".


Gabriel BAURET, éd. du Chêne - 45 €
Une biographie résumée de Peter Knapp : ici
livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com

29 juin 2008

(Manga) 20th Century boys #13, ... #22

Eh bien ça y est : je suis prêt à attaquer 21th Century boys puisque j'ai fini cette nuit, pris d'une boulimie mangaphage aiguë, les 22 tomes de 20th Century boys !

Les tomes 13 et 14 ont doucement relevé le niveau des précédents, et à la fin du tome 14 s'est produit l'événement tant attendu : le retour de Kenji, le personnage principal. De fait, Naoki URASAWA commet dans cette série un péché d'orgueil en pensant captiver notre attention pendant 4400 pages dont plus de 2000 sans personnage principal. Ce pourrait être un parti pris terriblement original, c'est surtout une décision frustrante, agaçante... et absurde.

Oh, je sais bien : agacer le lecteur, cela fait aussi partie des bonnes recettes d'écriture. Mais non, là je n'ai pas marché. Et j'ai vraiment dû me forcer à continuer ma lecture. Pourquoi ? Tout simplement parce que Kenji est un personnage très attachant, qu'il a une grande sensibilité et un caractère très juste, très simple. Son engagement dans l'action, au milieu de ses amis, est tout d'un bloc. On comprend ses décisions, ses paradoxes, ses faiblesses parfaitement bien. Alors durant l'absence (trop) prolongée de Kenji, les autres personnages semblent soit fades, soit caricaturaux. Bien sûr Otcho/Shôgun a une présence imposante, Kanna une force de caractère admirable. Mais c'est Yoshitsune, le commandant malgré lui, l'enfant peureux, qui est encore le successeur le plus sympathique de Kenji. Eh oui : les véritables héros se doivent d'être imparfaits.

J'ai l'air de bouder mon plaisir, mais ce n'est pas du tout le cas. j'ai simplement été déçu par le "passage à vide" du milieu de la série. Par contre, dès le tome 15 tout l'intérêt revient en force, malgré le vilain Ami qui n'est plus que l'ombre de lui-même. Et puis l'action sort enfin de Tokyo. Chaque tome a enfin son propre rythme, tout en filant droit vers un dénouement spectaculaire. A la toute fin, on verse une larme... et puis il y a une sorte d'épilogue qui est vraiment en trop. Mais c'est aussi cela la marque de fabrique de Naoki Urasawa : en faire toujours un peu trop. Trop de pages, trop de personnages, trop d'intrigues secondaires qui n'apportent rien à l'histoire. L'auteur compare lui-même l'art du mangaka à un sursis : il faut toujours continuer à raconter, toujours différer le dénouement pour rester en vie.

20th Century boys, une épopée utopique qui nous raconte les grandes failles du monde contemporain en reprenant la forme ancienne des 1001 Nuits.


10 x 200 pages env., éd. Panini Manga - 8,95 € chaque tome

25 juin 2008

(Manga) 20th Century boys #4, ... #12

C'est le moment de faire un point sur ma découverte de 20th Century boys de Naoki URASAWA. J'en suis au tome 14 sur 22.

Je craignais de me lasser. Je craignais surtout l'ajout incessant d'intrigues secondaires, comme l'auteur l'avait fait dans Monster. Mais 20th Century boys est mieux fait de ce côté. Bien évidemment, chaque tome de 200 pages contient une bonne dose de péripéties, d'intrigue et de scènes d'action, de renversements de situation, de révélations. Mais manifestement Urasawa a surtout préparé avec minutie, bien à l'avance, les grandes lignes de son histoire. A aucun moment on n'a l'impression d'un choix non assumé, ni d'un épisode "bouche-trou" : presque tout est nécessaire, et chaque tome de 200 pages respecte bizarrement une certaine économie, une certaine retenue.

Ça ne m'empêche pas de m'être copieusement ennuyé à la lecture de certains tomes. Le tome 4, le tome 10. Plus récemment les tomes 12 et 13, dans lequel l'action semble arriver à son terme... et peine vraiment à retrouver un second souffle.

Globalement, l'évolution des personnages est intéressante et cohérente. Urasawa en garde toujours en peu sous le coude, et je commence par exemple à m'impatienter de l'absence prolongée du personnage principal, Kenji. Parce qu'il va forcément revenir, non ? Un bémol : Kanna, la nièce de Kenji, qui a pris le relais en tant que moteur de l'action. Je trouve son portrait très incomplet, et je regrette qu'on ne sache pas mieux comment et auprès de qui elle a grandi depuis le grand bain de sang de l'an 2000, par exemple. Et puis elle a l'air de fonctionner comme un robot, sur commande. Lorsqu'elle en apprend des choses très importantes sur ses parents, une larme apparaît subrepticement au coin de ses beaux yeux... et puis on passe à autre chose, pour conserver le rythme, pour zapper coûte que coûte.

Dommage : je préférerais qu'il y ait des tomes vraiment lents pour contrebalancer l'impression générale de fuite précipitée en avant. La lenteur ça s'apprend, comme la rapidité. Certains mangakas le font très bien d'ailleurs. Ce sont à mon avis les œuvres capables de lenteur et de réflexion qui resteront, une fois passée l'attrait immédiat pour l'intrigue. Monster et 20th Century boys se mêlent de politique et montrent une certaine sensibilité de l'auteur pour le mystique. Mais Urasawa passe tout à la moulinette du divertissement.

To be continued...


9 x 200 pages env., éd. Panini Manga - 8,95 € chaque tome

13 juin 2008

(Manga) 20th Century boys #1, #2 et #3

Après avoir sévèrement sévi dans sa série Monster, Naoki URASAWA déchire carrément la case dans 20th Century boys. Je te parle djeunz parce que c'est un manga, et que jusqu'ici tu croyais sans doute que les mangas c'est rien que pour les djeunz.

Ben n'importe quoi. Le manga est d'abord destiné aux lecteurs de BD qui sont restés curieux, à ces happy few qui creusent un peu plus loin que les yeux bridés et les idéogrammes couvrant furieusement en diagonale des pages remplies de combats d'arts martiaux. Ces lecteurs là, et les autres aussi, trouveront chez Naoki Urasawa des raffinements de scénario peu communs dans la BD occidentale ; ce qui lui a valu le prix de la meilleure série à Augoulême en 2004. Ses autres atouts ? Un trait fin et précis, une mise en page parfois sobre et d'autres fois terriblement BA-DAM ! BIM ! BOUM !

Si je te le dis.

Alors c'est quoi le pitch ? C'est une bande de gamins qui en 1969 fondent un groupe d'abord pour se défendre d'autres gamins, ensuite pour se divertir. Ils s'inventent un code, des légendes du quotidien, des références communes (manga, musique et autres). Et puis l'un d'entre eux peint un logo. Les réunions de ce groupe apparemment bien innocent se tiennent dans un terrain vague, sous un toit fait d'herbes sèches. Mais un jour le terrain vague est bouclé, pris d'assaut par des promoteurs immobiliers. Fin provisoire du délire. Les gamins enterrent leurs souvenirs, leurs objets de culte dans une grande boîte en ferraille au pied d'un arbre.
En 1997, une mystérieuse secte se réunit chaque semaine dans une grande salle du centre ville. Des parents essayent en vain de retirer leurs enfants de l'emprise du gourou de cette secte, un type au visage masqué qui se fait appeler "AMI". Là où ça devient préoccupant, c'est qu'une série de décès bizarres vient frapper l'entourage de cette secte, et quà chaque fois, non loin du crime, on retrouve le logo inventé 28 ans plus tôt (t'as vu comme je sais compter, avec mon Bac S).
Les membres du groupe sont éparpillés un peu partout sur la planète. Mais l'un d'entre eux meurt soudainement, laissant derrière lui les prémisses d'une enquête qui va mener ses anciens camarades... vers Ami.

Dans ces trois premiers tomes, tout est précisément pesé, calculé, entrecoupé comme il faut pour que vous ne lâchiez pas le livre un instant. En finissant le deuxième tome, dans la précipitation de l'action, j'ai entamé le troisième sans presque m'en rendre compte et je l'ai dévoré en une demi-heure... alors que chaque tome compte plus de 200 pages...

Ce manga me fait une impression bien plus forte encore que la découverte de Monster en janvier 2006, et ce n'est franchement pas peu dire. Mieux : je sens qu'il me touche beaucoup plus dans le choix même de l'intrigue. Le passage continuel du présent de l'adulte au passé de l'enfant crée une véritable addiction aux deux actions simultanément. Les relations entre les enfants, en particulier, sonnent impeccablement juste.

Je ne crains qu'une chose, c'est qu'en 22 tomes les actions secondaires épuisent l'action principale, comme cela s'était produit avec Monster : remettre toujours la résolution de l'intrigue à plus tard en ajoutant sans arrêt de nouveaux personnages, de nouvelles intrigues parallèles, c'est le (gros) défaut qui m'avait poussé à arrêter au 12è tome cette série qui en compte 18.

Donc à suivre, de près.


3 x 200 pages, éd. Panini Manga - 8,95 € chaque tome
Merci Gérald de me les avoir prêtés... :)

11 juin 2008

(BD) Gordo, un singe contre l'Amérique

Frabrice COLIN et Fred BOOT signent ici un album de format moyen au graphisme très étudié. C'est publié aux éditions L'Atalante sises à Nantes (cocorico !), une maison qui jusquà récemment publiait essentiellement de la S.F. et du polar.

Le dessin me semble fait à l'ordinateur et se présente sur fond noir et papier glacé. Les ambiances sont celle d'un polar ou d'un road movie, quelque part autour du Hollywood des années 50-60. Vous reconnaîtrez quelques stars dans ces pages : Humphrey, Lauren, Frank, Elvis. Gordo les côtoie tou(te)s.

Qui est Gordo ? Une sorte de gangster-crooner-amant formidable polymorphe. Mi singe mi homme, il interroge nos instincts (soif, sexe, violence) tout autant que ce qui fait notre civilisation (politique, musique, conquêtes, sens du beau). Gordo met en perspective l'homo erectus hollywoodien à la manière d'un Charlton Heston dans La Planète des singes, et s'en ira d'ailleurs dans l'espace à la toute dernière page.

Voilà pour l'ambiance et le style de l'ouvrage. Pour le reste, le scénario est distrayant mais il n'a ni queue ni tête. Le trait excessivement graphique pousse la caricature à l'extrême et se gargarise manifestement de références savantes (musicales, cinématographiques). Les personnages me font surtout penser à un générique de Ma sorcière bien aimée qu'on aurait passé à la moulinette numérique. Sans charme et sans inventivité, la mise en page respecte bien sagement la case.

En deux mots, Gordo est une sorte de Jazz Club en vraiment moins bien.


62 pages, éd. L'Atalante (sortie en librairie le 26 juin 2008) - 12 €
Le blog de Fred Boot est ici : http://www.fredboot.com/dotclear/

09 juin 2008

(BD) La Marque jaune

Comme je l'ai dit dans mon précédent billet, avec La Marque jaune, sixième tome des aventures de Blake et Mortimer, Edgar P. JACOBS se résout enfin à l'essentiel et réalise, en un seul volume de 70 pages, un très bel exercice de style.

L'HISTOIRE. A Londres, un mystérieux malfaiteur se moque de la police en commettant des méfaits annoncés à l'avance par voie de presse. L'affaire devient on ne peut plus sérieuse lorsque l'individu parvient à dérober la couronne royale ! Oups, je veux dire « couronne impériale d'Angleterre », comme l'appelle Jacobs...
Philip Mortimer et Francis Blake reprennent du service et se rangent aux côtés de Scotland Yard pour attraper le vilain. Celui-ci pourra-t-il impunément continuer de narguer l'ordre civil (je veux dire « impérial ») en laissant derrière lui sa fameuse "marque jaune" ?
Vous le saurez en lisant... gna gna gna...

Les éléments de départ de cette histoire sont aussi simplistes que dans les deux épisodes précédents, mais Jacobs gagne en efficacité dans l'écriture et la mise en page. Il n'évite pas les habituels passages didactiques (certains mots sont littéralement soulignés pour cet idiot de lecteur) et les bulles couvrent parfois jusqu'à 80% de la case (non, je n'exagère pas), mais il y a du rythme et beaucoup d'inventivité visuelle. Les ambiances londoniennes sont extrêmement soignées et vraiment réjouissantes pour quiconque affectionne cette ville. Les premières pages sont dignes des premières scènes d'un film noir de la grande époque hollywoodienne, et l'on se prend d'amitié pour l'homme qui signe "la marque jaune" comme on le ferait pour un héros de Marvel moitié homme moitié démon.

Il faut dire qu'en face, c'est du mou, du gras, du ronplonplon. Philip Mortimer se dégage très nettement, à travers les trois premières aventures de Blake et Mortimer, comme le seul héros de Jacobs ; en effet, Blake est à chaque fois relégué au statut de figurant, ou peu s'en faut. Dommage, parce qu'on a bien du mal à le prendre en sympathie, ce pépère de Mortimer, ce supposé savant qui passe son temps à fumer la pipe, à boire du Bourbon, à se tailler la barbe en quinconce et à remonter sa ceinture en cuir marron au-dessus de son nombril bedonnant pour nous montrer à quel point son pantalon de toile beige lui fait un gros cul. So british.


70 pages, éd. Dargaud - 13,30 €
Un lien francophone pour passionnés : http://www.marquejaune.com/

08 juin 2008

(BD) Le Mystère de la grande pyramide

Je ne vais pas en dire très long sur ce diptyque des aventures de Blake et Mortimer, car il n'a que très difficilement retenu mon intérêt. Ce sont les quatrième et cinquième tomes publiés par E.P. JACOBS, après la trilogie Le Secret de l'Espadon. L'intrigue est cette fois transférée au Caire, après l'Orient.

L'HISTOIRE. C'est un début d'intrigue à la Tintin qui amène Philip Mortimer à faire ses valises pour Le Caire. Arrivé là-bas en tant que savant, précédé par sa renommée en tant qu'inventeur du fameux Espadon*, Mortimer est accueilli par ses confrères égyptologues. Ceux-ci sont sur un gros coup : il s'agit de retrouver l'accès vers une chambre cachée dans l'épaisseur de la grande pyramide. Rumeurs et spéculation vont bon train.
Mais c'est sans compter sur les agissements criminels d'un mystérieux malfaiteur, qui veut piller les trésors enfouis et abattre nos deux héros s'ils se mettent sur son chemin.

La principale originalité de ce diptyque est que Mortimer mène seul l'action pendant les trois quarts de l'aventure. Le couple de héros n'est plus qu'un héros seul, aussi ce n'est pas un hasard si le travestissement, le dédoublement sont des thèmes très présents dans cette centaine de pages. Autre point d'originalité : l'action trouve son dénouement dans une ambiance totalement surnaturelle et quasi ésotérique. Il y a dans les dernières pages de cette aventure la même volonté de s'imposer par un morceau de bravoure visuel, tout comme dans le finale de la précédente trilogie.

Je dois avouer par ailleurs que l'aspect excessivement didactique de ce diptyque m'a paru des plus indigestes. Déjà que Jacobs est bavard et qu'il écrit assez mal, comme je le disais lors du précédent billet, mais alors quand il se met en tête de passionner ses lecteurs pour l'égyptologie, avec schémas et généalogies à l'appui... non, vraiment pas.

Après l'Orient, l'Egypte. Dans le prochain tome, La Marque Jaune, ce sera le plein cœur de Londres. Jacobs obéit un réflexe pavlovien du colonialisme britannique. Dommage, finalement, qu'il ait commencé par exposer les bijoux de familles, car La Marque Jaune est plus personnel, plus recentré sur l'essentiel ; c'est un retour sur soi où l'écriture devient beaucoup plus juste. Mais n'anticipons pas...


2 x 56 pages, éd. Dargaud - 13,50 € chaque tome
* Lire Le Secret de l'Espadon

06 juin 2008

Mon père est flou

M E R C I, mille fois merci Magda pour ce beau texte que tu as écrit à partir d'une de mes photos... :)
http://lebicdansloeil.wordpress.com/

02 juin 2008

(BD) Le Secret de l'Espadon

Bon eh bien ça y est : je me suis initié à Blake et Mortimer ! Et en commençant par le commencement, en plus : facile, les BD signées Edgar P. JACOBS ont leur propre numérotation chez Dargaud, et j'ai suivi : 1, 2, 3. C'est donc une trilogie, bravo pour ta perspicacité.

L'HISTOIRE. Basam-Damdu, Empereur du Tibet, est un dandereux dictateur qui a installé ses quartiers à Lhassa. Epaulé par un renégat occidental, le terrifiant Colonel Olrik, Basam-Damdu s'apprête à écraser les principales villes de l'Occident pour mettre le monde à ses pieds. La BD commence ainsi comme un film catastrophe, et Moscou, Rome, Berlin, Paris sont atomisés ; plus grave : Londres y passe aussi. Mais là, by Jove, c'est le pas de trop pour le capitaine (Sir) Francis Blake et son camarade le savant Mortimer. Ce dernier était justement sur le point de faire construire une arme de dissuasion massive à l'encontre de Basam-Damdu et de ses escadrons : une sorte d'objet volant bizarroïde baptisé l'Espadon.
Blake et Mortimer prennent la fuite pendant qu'un peu partout dans le monde, particulièrement dans le royaume britannique, des poches de résistance s'organisent.

Voici une BD de facture classique, dans la lignée de Tintin (Jacobs travailla auprès de Hergé) mais avec un esprit définitivement James Bond avant l'heure. Les pages sont remplies de texte, les bulles prennent souvent les deux tiers de la case, la mise en page est sobre et classique, bien que très graphique et colorée de façon assez moderne (aplats de couleurs vives... les méchants dégradés viendront sur les tomes suivants). Il y a un narrateur qui raconte l'histoire au présent, au risque de répéter ce que l'image dit déjà ("A ce moment-là, le téléphone sonne", et on voit un téléphone qui fait "DRING DRING"... ). L'auteur semble se défier du dessin ; en tout cas il fait comme si le dessin ne savait pas raconter. E.P. Jacobs, fin dessinateur, s'applique au texte écrit et en fait de trop. Il dessine bien mais écrit mal. Par exemple, il faut à tout prix que toutes les actions soient simultanées : "Au même moment", "Pendant ce temps", Jacobs ne connaît pas la succession, seulement la simultanéité. Autre couac : l'utilisation des "Mais". Parfois trois "mais" consécutifs... Un autre encore : quand un personnage rapporte à un autre un événement récent qui s'est déroulé dans un autre lieu, il utilise le passé simple au lieu du passé composé. Personne n'utilise le passé simple à l'oral ; Jacobs, si.

Pour le reste, la BD est divertissante. Il faut passer au-dessus du racisme primaire envers les "jaunes", tout comme pour d'autres raisons on ne prête pas attention aux méchants "rouges" lorsqu'on regarde un bon (pas si) vieux James Bond. Le troisième tome est décevant : Jacobs a tellement suivi de près ses deux personnages éponymes dans les deux premiers tomes qu'il se retrouve obligé de commencer le troisième par une quinzaine de pages où on ne les aperçoit pas : on ne voit que des personnages secondaires, parce que sans ces personnages secondaires auxquels il faut faire une place à la dernière minute, le dénouement ne pourrait avoir lieu. La scène finale, qui révèle au lecteur l'Espadon tant attendu, est grotesque à souhait : elle consiste à tracer des courbes jaunes avec un vilain coucou dans le ciel, et à balancer la purée sur les méchants.

En gros, une aventure de Blake et Mortimer c'est un peu comme une aventure de Tintin, avec de l'espionnage en plus et de l'humour en moins. Un peu primitif, mais divertissant.


3 x 56 pages, éd. Dargaud - 13,50 € chaque tome

31 mai 2008

The Kempton-Wace letters

"La Correspondance Kempton-Wace" porte en français un titre très cucu. Rien à voir pourtant avec la Quinzaine du Q : on ne parle ici que grandes émotions et petites raisons. On ? Qui ça on ? Eh bien Jack LONDON et Anna STRUNSKY, voyons !

Reprenons : en 1903 paraît anonymement un roman épistolaire portant sur la philosophie de l'amour. Jack London a écrit les lettres de Dane Kempton, jeune lion matérialiste chargé de cours en sociologie à San Francisco ; Anna Strunsky a composé celles de Herbert Wace, père symbolique de Dane, poète des beaux sentiments qui vit à Londres.

Dane vient de trouver femme à sa pointure : Hester, une intellectuelle qu'il aime pour son intellect ; et aussi parce qu'elle incarne la femme-mère. Ecrivant la première lettre à son vieux professeur sous ce prétexte, Dane se trouve rapidement contraint de répondre aux questions pressantes de Herbert sur les circonstances de cette histoire amoureuse. Amour ? Amour ?! Beurk, cette convention artificielle inventée par la civilisation pour arranger la réalité ? Cet oripeau qui nous distrait de la fonction purement utilitaire de toute manifestation sexuelle ? Eh bien quoi, convenez qu'on ne baise que pour perpétuer l'espèce, c'est prouvé scientifiquement et testé dermatologiquement.

... Non ?

C'est en tout cas en substance le point de vue que défend Dane Kempton en face du père poète dont il cherche à sacrifier les vieux idéaux amoureux sur l'autel de la modernité. Mais contre toute attente, et malgré son côté souvent plonplon, l'amour à papa n'est pas mort : il bouge encore. Et Herbert confronte Dane aux souvenirs de ses amours d'adolescent :

« Tes amours ! Comme tu les a bien laissées derrière toi et avec quelle aisance tu les critiques ! Elles n'ont pas résisté à l'épreuve du temps, car tu ne leur accordes aucune fidélité. Tu les qualifies (...) de caprices d'adolescent... Tu ne leur témoignes guère de respect ! Pour cette raison, tes exemples perdent le poids qu'ils auraient pu avoir. Ils appartiennent à un passé révolu et ne sont plus que des fantômes d'émotions défuntes ; ils ne peuvent te faire connaître l'amour. Si ces cendres sont aujourd'hui froides, à quoi t'a-t-il servi de prendre feu naguère ? Tu ne peux rien apprendre de ce qui est totalement fini. »

Qui sait même si Hester, lasse d'être l'objet d'un amour rationnel et réfléchi, le résultat d'une sélection naturelle, ne va pas se rebeller à la toute fin de cet échange ?

Elle va se gêner, tiens !


225 pages, coll. Phébus libretto - 12,50 €

26 mai 2008

(BD) Earl & Mooch, tomes 1 et 2

Patrick McDONNELL est un fin connaisseur de l'art du strip tel que pratiqué par les plus grands dessinateurs américains dans tous les grands et les petits journaux du XXè siècle. Il est même l'auteur, en 1986, d'un savant ouvrage sur Krazy Kat, the Art of George Herriman. Ça en impose, mais ça ne fait pas de lui un fin dessinateur.

Pourtant, lorsqu'il se lance en 1994 dans une série de strips intitulée Mutts, McDonnell a une idée simple et géniale : reprendre la tradition du strip, cet art centenaire, pour raconter l'amitié improbable d'un chat et d'un jeune chien.

Earl le chien apparaît le premier. Il fait immédiatement penser au Snoopy de Charles M. Schulz (le créateur des Peanuts, je crois vous en avoir déjà parlé, à vérifier... ). Son maître est un adulte qui répond au surnom de "Ozzie", même s'il n'a rien du magicien d'Oz. Mooch le chat noir arrive quelques pages plus loin : il a pour maîtres Franck et Millie, un sympathique couple aux cheveux blancs. Dans les Peanuts, Schulz avait pris le parti de ne jamais représenter les adultes ; mais ses gamins, Charlie Brown le premier, étaient traversés en permanence par des préoccupations de grands. Dans Mutts, McDonnell fait quasiment l'inverse : les enfants sont les grands absents, et les gags ne tournent qu'autour des animaux et de leurs maîtres.

Mais McDonnell n'est pas que le théoricien de Herriman et l'héritier de Schulz : c'est un grand auteur. Ses strips se renouvellent en permanence, la contrainte formelle est soumise à l'épreuve du graphisme et de la mise en scène. Les situations récurrentes sont exploitées pour conférer à Earl et Mooch un caractère à part entière et créer une connivence avec le lecteur. Leurs expressions sont variées et au bout de quelques pages, on arrive à rire des plus petites variations. D'ailleurs, comme chez Schulz, les strips silencieux sont parmi les meilleurs. A la galerie initiale viennent s'ajouter Sid le poisson rouge qui broie du noir dans son bocal, "Butchie" le boucher qui tient la boutique "Aux délices du gros Snax", le pivert anonyme, son cousin Buddy et son pote Humphrey l'oiseau mouche...

Non, vraiment : Earl & Mooch se font une place quelque part entre Krazy Kat, les Peanuts et même Calvin & Hobbes. Ce sont des personnages attachants et le strip de McDonnell, c'est du grand art. Vivement que je puisse lire les deux autres tomes parus, OUICHE !


Earl & Mooch : "La Nuit des chasseurs" (tome 1) et "Mon maître, ce héros" (tome 2)
Chaque tome : 63 pages, éd. Les Humanoïdes associés - 10 €
Le site officiel de Mutts : http://muttscomics.com/

24 mai 2008

(BD) Jérusalem d'Afrique

Cela fait un bout de temps que je vous ai présenté les quatre premiers tomes du désormais célèbre Chat du Rabbin de Joann SFAR. Il a fallu que je les relise pour aborder ce cinquième tome : "Jérusalem d'Afrique".

Et cela m'a beaucoup plu ! Le premier tome est toujours aussi original et enchanteur, la cohésion de l'ensemble est bien là ; même le troisième tome, qui m'avait paru un peu digressif il y a deux ans, m'a complètement captivé. C'est très jouissif de reprendre ce cycle à son début et de refaire l'histoire, et le dessin de Sfar tout comme sa façon de raconter les histoires permettent de multiples lectures qui ne sont pas toutes les mêmes.

Le tome 5 marque l'arrivée d'un nouveau personnage : un jeune peintre russe de confession juive débarqué dans l'action par le moyen le plus artificiel qui soit : il est livré aux lecteurs dans une malle de livres religieux en transit vers l'Afrique noire. Son arrivée a deux fonctions évidentes dans l'action : tout d'abord renouveler la galerie des personnages après le départ du Malka des lions, qui était là depuis le tome 2. Ensuite venir concurrencer le mari de Zlabya, qui s'il n'est pas le prince charmant doit forcément nous devenir antipathique ; c'est chose faite avec ce tome.

"Jérusalem d'Afrique" place plus que jamais le cycle du Chat sous le signe de la tolérance multi-confessionnelle. On se souvient qu'à la fin du "Le Paradis terrestre" (tome 4), l'antisémitisme était dénoncé par Sfar à travers l'abbé Lambert, maire d'Oran. Le propos politique s'enracine et se développe dans ce cinquième tome pour condamner en particulier l'intégrisme des vieux (le kabbaliste aveugle, qui était le rabbin du rabbin dans le premier tome) comme des jeunes (le "Professeur" Soliman dans le désert), les lectures tendancieuses du texte, l'absence de dialogue entre les religions. Plus généralement, c'est toute forme de racisme et de haine qui est attaquée, ne serait-ce qu'à travers la préface de Philippe Val et l'avant-propos de l'auteur.

L'histoire prend son temps, parce que c'est l'histoire d'une quête originelle : celle d'une ville mythologique d'Afrique noire, une cité impossible qui s'appellerait Jérusalem et où vivrait un peuple noir de peau, « Des juifs qui n'ont jamais quitté la terre de leurs ancêtres. Des gens heureux, équilibrés, bien dans leur peau. » Au lieu des 48 pages habituelles, "Jérusalem d'Afrique" en compte 84, comme si ce rêve éveillé d'une société parfaite exigeait nécessairement de sortir des carcans imposés, de se prolonger au-delà du prévisible. De fait, le périple du rabbin et de ses camarades du désert à bord de leur mythique autochenille Citroën est débordant et totalement hors du temps. Les 84 pages ne sont rien et l'intérêt ne se relâche à aucun moment. Seul bémol : Zlabya fait de nouveau tapisserie ; les garçons parlent de religion et les filles rêvent d'amour, définitivement.

A suivre dans un tome 6, "Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi", qui se fait attendre depuis deux ans, presque jour pour jour. Allez allez, Monsieur Sfar, encore un effort !


84 pages, coll. Poisson Pilote (Dargaud) 2006 - 12,50 €

22 mai 2008

Le Banquier anarchiste

C'est la première fois que je lis Fernando PESSOA (1888-1935), et j'ai choisi la seule œuvre de fiction publiée du vivant de l'auteur.

Le Banquier anarchiste est écrit sur le mode du dialogue philosophique, même si le narrateur s'efface au profit du banquier et le laisse monologuer. Le thème de cette discussion est contenu dans le titre : comment un banquier peut-il se prétendre anarchiste ? N'est-il que sympathisant ? Non. Adhère-t-il à la théorie de l'anarchisme sans la mettre en pratique ? Non plus. Non : ce banquier prétend être anarchiste en théorie comme en pratique et il n'y a aucun malentendu sur la définition qu'il se fait de l'anarchisme.

Vous l'aurez compris, Pessoa compose ici une œuvre satirique, en mettant en scène, avant tout, un excellent orateur. Son banquier retrace toutes les étapes qui l'ont amené jusqu'au moment présent, depuis sa naissance dans la société pauvre de Lisbonne jusqu'à son enrichissement en tant que banquier, en passant par l'action révolutionnaire au sein d'un groupuscule anarchiste et activiste.

C'est une véritable gymnastique de l'esprit pour le banquier comme pour son auditeur d'admettre qu'une trajectoire intellectuelle puisse être tracée entre l'extrême gauche collective et l'individualisme forcené du capitalisme, ou de la société bourgeoise par extension.

A mes yeux, le mystère demeure sur ce que Pessoa essaie véritablement de démontrer : que les extrêmes se rejoignent ? que l'individualisme existe aussi à l'extrême gauche ? que la forme ultime de liberté, c'est de ne pas manquer d'argent ?

Voici une œuvre inaboutie qui ne m'a pas convaincu. Des fragments de réécriture sont montrés en annexe dans cette édition. On s'aperçoit que les personnages et leur contexte auraient gagné à être développés, et que Pessoa en avait parfaitement conscience. Dommage qu'il n'ait pas pu finir ce travail de réécriture : il y avait là une œuvre qui annonçait La Ferme des animaux de George Orwell, 30 ans plus tôt.


106 pages, coll. Titres (Christian Bourgois) - 5 €