03 novembre 2015

Le Prix Renaudot 2015 est attribué à Delphine de Vigan

Nous attendions avec impatience la visite de Delphine de Vigan à Nantes, une rencontre étant prévue ce soir à la librairie Coiffard... Mais l'auteure a été retenue à Paris au dernier moment et D'après une histoire vraie vient d'obtenir le prix Renaudot 2015 !

15 septembre 2015

Un an après

Je viens de lire avec appétit et appréhension le dernier livre d'Anne WIAZEMSKY, Un an après. Je vous avais déjà présenté Jeune fille, il y a longtemps, qui racontait les débuts d'Anne Wiazemsky comme jeune actrice de 17 ans dans un film de Robert Bresson. Un autre volume de "témoignage" a suivi, intitulé Une année studieuse, qui raconte la rencontre avec Jean-Luc Godard. Pour une raison que j'ignore, seul des deux derniers volumes sont présentés comme des "romans".

Jean-Luc Godard et Anne Wiazemsky ont collaboré pour La Chinoise, sorti en 1967 et se sont mariés la même année. Ici le récit commence en mai 1968, à Paris, à la veille des événements qu'on connaît. Nos deux protagonistes viennent d'emménager en plein cœur du Quartier Latin. Anne a 21 ans, Jean-Luc en a 38. Elle n'ose pas encore se prendre pour une actrice car elle n'a pas encore connu de rôle principal. Lui a déjà toute une carrière de critique cinéma puis de réalisateur à son actif : À bout de souffle, Le Mépris, Pierrot le fou, Masculin féminin, ... On peut même penser que l'essentiel de son œuvre est derrière lui, hélas.

Le livre raconte leur vie commune, l'évolution de leurs carrières respectives et de leur relation amoureuse pendant un an, de mai 1968 à mai 1969. Une année ponctuée de déchirements, de séparations, d'incompréhensions. Mais marquée d'un amour et d'une admiration réciproque. Ils finiront par se séparer en octobre 1970.

Wiazemsky se présente ici comme une actrice discrète, admirative et consciente de la chance qu'elle a de côtoyer les grands noms du cinéma (Godard, Pasolini, Bertolucci) et de la musique (Beatles, Rolling Stones, Jefferson Airplane) de son époque. Elle se fait aussi le témoin des tournages lorsqu'elle réalise des photos de plateau en noir et blanc à l'aide de son fidèle Pentax.

Ce qui m'a le plus marqué, dans ce livre que j'ai beaucoup aimé et qui m'a touché, c'est la façon dont l'auteure parle de son amour pour son conjoint, tant d'années (et d'épreuves) plus tard. Elle n'idéalise pas pour autant leurs mauvais moments, en particulier l'anxiété grandissante de son mari, sa jalousie, ses échecs professionnels et son incapacité à l'aimer au quotidien selon les principes de mai 1968 que, pourtant, il récite à l'envi.

Comme dans un roman, j'aurais voulu qu'on puisse éviter la séparation de ces deux personnages. Comme s'ils n'avaient pas existé "en vrai", comme si on y pouvait encore quelque chose. Les dernières pages m'ont beaucoup attristé, alors que tout était annoncé d'avance.

202 pages, éd. Gallimard - 18 euros

13 septembre 2015

D'après une histoire vraie

Dans son précédent livre, intitulé Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine DE VIGAN racontait l'histoire de sa mère. La première partie du récit était très prenante : elle racontait l'enfance et les souvenirs de famille, les lieux, la fratrie. Dans la seconde partie, plus proche de nous, le récit devenait plus décousu, les paragraphes étaient plus courts et menaient à cette scène qui a fait couler beaucoup d'encre : la découverte par l'auteur du corps de sa mère, à son domicile. Souffrant de trouble bipolaire et vivant dans un isolement intérieur, elle avait fini par mettre fin à ses jours. Rien ne s'oppose à la nuit a connu un succès d'ampleur, non pas parce que tout était vrai ou attesté, ni exempt de fiction, mais parce qu'il apparaissait comme une mise à nu authentique, sincère, pudique.

Dans son nouveau roman D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan prend ce point de départ : quand la reconnaissance massive du public débouche sur un constat d'assèchement de l'écriture. Son personnage s'appelle Delphine de Vigan et nous sommes censés lire une "autofiction". L'histoire commence avec la rencontre de L., une femme qui va s'immiscer très habilement dans la vie quotidienne et dans l'intimité de la narratrice. L'ouvrage est divisé en trois parties : "Séduction", "Dépression" et "Trahison". L'écriture au départ peut paraître assez simple et le roman se lit vite, sans effort. L'auteur passe - à mon sens - un peu trop de temps à poser le contexte et les digressions, les parenthèses, les anecdotes sont courtes mais nombreuses. 

Avant la moitié du volume, pourtant, l'intrigue s'accélère et L. resserre son emprise mentale sur la narratrice. Delphine de Vigan entremêle avec habileté le thème de la substitution d'identité, celui de l'isolement dépressif, celui des souvenirs et de la construction de l'identité. On pense à des œuvres aussi diverses que Basic instinct de Paul Verhoeven, La Peau de chagrin de Balzac et surtout Misery de Stephen King (dont une citation est mise en exergue de la troisième partie).

Dans ce nouveau roman, Delphine de Vigan interroge le dosage du "vrai" et de la fiction dans la littérature, les séries, la télé-réalité. Finalement, tout a déjà été écrit et selon le mot célèbre de Proust, « la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature ».

Vrai et fiction : curieuse dichotomie. C'est pourtant un leitmotiv de cette rentrée littéraire 2015. Anne Wiazemsky a publié un nouveau livre de témoignage qu'elle a intitulé "roman". Laurent Binet commence sa biographie romancée de Roland Barthes par ces deux phrases : « La vie n'est pas un roman. C'est du moins ce que vous voudriez croire. » Agnès Desarthe sort un nouveau livre qui, selon son éditeur, "signe son retour à la fiction". Jérôme Garcin publie la biographie d'un personnage historique dont les livres d'histoire ont oublié le nom.

Quoi qu'il en soit, on peut aussi ne pas être dupe des fausses questions et prendre tout simplement plaisir à lire. C'est pour cette raison que je vous recommande Rien ne s'oppose à la nuit, qui a paru au format poche en 2013, et D'après une histoire vraie qui vient de paraître en grand volume.

478 pages, éd. JC Lattès - 20 euros

30 juin 2015

Le Premier mot

« Il a frotté ses doigts entre eux comme s'il comptait des billets de banque.
— Je fumerais bien une cigarette... Tu lui as plu, mais il est un peu âgé pour toi.
— Il n'y a plus que les hommes vieillissants qui daignent s'intéresser à moi ! Ils me pardonnent mon âge dans l'espoir que j'excuserai le leur... Tu penses que tu as changé, toi ?
— Oui, bien sûr... J'étais beaucoup plus enthousiaste autrefois... Je m'enflammais facilement pour un écrivain, un peintre, un philosophe... Le temps a amplifié mes doutes... Le point d'interrogation français ressemble à un point d'exclamation voûté. Je suis un point d'exclamation qui a vieilli. »


« — Est-il vrai que nous assimilons les langues étrangères grâce à l'hémisphère droit du cerveau ?
— C'est vrai. Il arrive cependant, quand nous apprenons vraiment bien une langue et que nous avons l'occasion de l'utiliser souvent, que son siège se déplace de l'hémisphère droit à l'hémisphère gauche, qu'elle se rapproche de la langue maternelle. Je suis néanmoins incapable de vous dire si, dans mon cas, le français loge du côté droit ou du côté gauche. (...)
— L'apprentissage de la langue maternelle conduit à une sorte de castration phonétique. Les nourrissons, qui peuvent virtuellement prononcer tous les sons, n'en découvrent en fait, à travers leur langue, qu'un nombre limité. Leur répertoire phonétique se réduit au strict nécessaire. Les petits Japonais ignorent le r, et perdent même la capacité de le reconnaître dans les autres langues, ils le confondent avec le l. En apprenant un idiome, on désapprend inévitablement tous les autres, on entérine son ignorance. »


« À force de marcher, je me suis trouvée à la campagne, devant un cirque au chapiteau jaunâtre, moucheté de taches noires comme une peau de panthère. Un dompteur assis devant la tente en compagnie d'un chien buvait son café et fumait une cigarette. Ses bras nus étaient pleins de tatouages. Son fouet reposait dans l'herbe. Je l'ai pris un instant pour un serpent.
— Seuls les chiens sont vraiment intelligents, m'a-t-il dit. Aucun autre animal ne comprend, quand vous lui montrez un point du doigt, qu'il doit courir dans cette direction. Les chiens, eux, le comprennent. Vous en voulez la preuve ?
Il a montré l'horizon de sa main droite. Il n'avait qu'un seul doigt et c'était justement l'index. Le chien s'est immédiatement dressé sur ses pattes et, après avoir attentivement regardé la main amputée, il est parti comme une flèche dans la bonne direction. Il a couru tant et si bien que nous avons fini par le perdre de vue.
— Malheureusement, ils ne comprennent pas qu'ils doivent s'arrêter quelque part. Vous n'imaginez pas combien de chiens j'ai perdus de cette façon. »


« — Le langage est une création collective. Le cerveau se développe d'autant plus vite que la société dans laquelle nous vivons est grande. Les personnes qui prennent congé du monde, comme les moines, perdent insensiblement la capacité de réfléchir. Ils répètent les mêmes prières parce qu'ils ne sont plus en mesure de dire quoi que ce soit d'autre. »


— Vassilis Alexakis

18 octobre 2012

Un cœur simple

J'ai souvent trouvé très pédants ces professeurs de fac qui ponctuaient leurs cours magistraux de noms d'auteurs qu'il fallait — disaient-ils — relire. Les années passant, je comprends mieux qu'on en arrive effectivement à relire un auteur, et non simplement à le lire. C'est le cas pour moi avec Flaubert. Non pas que j'aie tout lu de lui : je n'ai jamais lu Madame Bovary ni Salammbô par exemple... mais je relis pour la énième fois l'un de ses Trois contes : "Un cœur simple".

Le prétexte de cette relecture est d'abord professionnel : je suis devenu à mon tour professeur, et j'étudie la nouvelle réaliste en Quatrième. Il me semble d'ailleurs intéressant de noter que Flaubert puis Maupassant parlent de contes lorsque les collègues et les manuels semblent adopter à l'unisson le terme de nouvelle. Pour moi, même si ce sont deux récits brefs, conte et nouvelle ça n'est pas la même chose. Le conte réaliste, à la suite du conte merveilleux, prend le plus souvent une portée générique pour ne pas dire universelle : il transmet une histoire, il raconte. Là où la nouvelle se contente, si j'ose dire, de faire le récit d'un événement. Je citerais comme exemple de nouvelle "Le Portrait ovale" d'E. A. Poe qui est le récit d'une intrigue bien particulière, d'un événement unique qui ne dit rien en général. Un exemple de conte serait "La Parure" de Maupassant qui au contraire tend à dépeindre un type de femme, une époque, un mode de vie... et comporte un enseignement — pour ainsi dire — d'intérêt général. C'est d'ailleurs une sorte de réécriture de "Cendrillon", un conte universel.

Bref. Revenons-en à Flaubert. Relisons Flaubert. Ma collègue documentaliste me confie qu'elle n'accroche pas, qu'elle préfère les descriptions d'Honoré à celles de Gustave. Flaubert est plus mordant tout de même, mais on peut aimer les deux. Il me semble que Flaubert est un cas à part au XIXè siècle, un inclassable qui parodie le Romantisme, anoblit le Réalisme, écrit des contes et des romans, des carnets de voyage, un dictionnaire des idées reçues... Un auteur obnubilé par le style, la "couleur" de ses œuvres, la syntaxe. Quelle bizarrerie, d'ailleurs, que cette phrase à propos du perroquet de Félicité : « Fabu menaçait de lui tordre le cou, bien qu'il ne fût pas cruel, malgré le tatouage de ses bras et ses gros favoris. »

On dit de Flaubert que chacune de ses phrases contient tout le livre. Je l'ai remarqué en tout cas pour les phrases qui commencent chaque chapitre dans "Un cœur simple". Premier chapitre : « Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l'Evêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité. » Deuxième chapitre : « Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour. » Etc.

Ce qui amuse ou agace aussi chez Flaubert, c'est sa manie de nous prendre toujours à rebrousse-poils. Parce qu'après avoir annoncé une histoire d'amour, en quelques lignes il raconte la mort du père de Félicité, puis celle de sa mère, la disparition de ses sœurs, l'arrivée de la jeune fille dans une ferme où elle se fait battre et boit l'eau des flaques à plat ventre sur le sol. Arrive Théodore, un rustre qui essaie de la violer le premier soir, revient à la charge le lendemain et réussit à lui fait croire que c'est ça l'amour. Quelques lignes encore et Théodore se marie avec une vieille femme pour échapper à la conscription. Fin de la vie amoureuse de Félicité.


Elle reporte toute son affection, ensuite, sur les enfants : sur son neveu qui meurt aux Amériques, sur la fille de Mme Aubain (ses enfants s'appellent Paul et Virginie, humour... ) qui meurt de sa faible constitution. Reste le perroquet, qui apparaît comme par miracle dans la vie de Félicité. Alors, son amour devient passion et une fois le perroquet mort à son tour, et Mme Aubain morte aussi, Félicité finit par voir son Loulou (il ne s'appelle pas Jacquot) empaillé sous les traits du Saint-Esprit, et vice-versa.


Elle meurt dans les senteurs des cierges, un perroquet géant planant au-dessus d'elle dans son agonie délirante et mystique.


Non, vraiment : il faut relire Flaubert.



32 pages in Trois contes, éd. Librio - 2€