23 novembre 2005

Journal d'une institutrice clandestine

Un billet signé Pelouse

Je viens de lire Le Journal d'une institutrice clandestine de Rachel Boutonnet.

L'auteur est une jeune professeur des écoles en région parisienne, qui sévit depuis trois ans dans le giron de l'Education nationale. Elle "sévit", et "clandestinement", parce qu'elle a pris le parti courageux de ne pas suivre la ligne officielle des Instructions officielles des Inspecteurs et de l'IUFM. Elle efface soigneusement son tableau et recouvre les manuels de papier kraft pour cacher la méthode de lecture qu'elle emploie...

L'auteur reproduit d'abord le journal qu'elle a tenu lors de son année à l'IUFM. Elle cite les grands poncifs chers aux formateurs imbus d'eux-mêmes, qui n'ont plus mis les pieds dans une école depuis des lustres, qui s'écoutent parler dans un jargon abscons et qui commencent leur cours par la question "Qu'attendez-vous de cette séance ?" comme s'ils n'étaient pas capables eux-mêmes d'annoncer ce qu'ils sont en mesure de transmettre.

Ceux qui sont passés par là retrouveront le jargon de l'institution : à l'IUFM, on ne parle pas du "travail d'un élève", mais du "produit d'un apprenant", on ne dit pas "acquérir des connaissances" mais "construire des apprentissages".

On sait bien que tout corps de métier possède son propre vocabulaire, et cela ne pose pas particulièrement de problème une fois qu'on l'a adopté. Mais c'est gênant quand ces grands mots ne sont là que pour cacher l'absence totale de contenu concret : 6 heures au total dans l'année ont été consacrées à l'enseignement de la lecture, pas une à celui de l'écriture !
Les formateurs cherchent à inculquer aux stagiaires des démarches pédagogiques abstraites (puisque vides de contenu) tout en dénigrant celles qui avaient prévalu jusqu'alors et en méprisant ouvertement les enseignants qui appliquent ces dernières.
Quand les délégués font part au directeur de leur déceptions et de leurs attentes, ce dernier répond : "vous n'êtes pas capables d'évaluer ce qui vous sera utile ou pas dans ce que l'on vous propose."

Petit test : voici un extrait en langage iufémiste : à vous de le déchiffrer !

"Il faut toujours s'appuyer sur les conceptions des apprenants pour construire un savoir savant. L'enseignant doit analyser les conceptions initiales des apprenants. En règle générale, elles sont divergentes. L'enseignant doit alors organiser une confrontation entre les élèves. La discusion donne alors lieu à un "conflit sociocognitif" au terme duquel l'enseignant peut proposer un tableau à trois entrées : "nous sommes d'accord sur...", "nous ne sommes pas d'accord sur...", "nous nous posons des questions sur ...". C'est ainsi que l'enseignant aide les apprenants à formuler un questionnement qui précède la phase de manipulation et d'expérimentation, ou de lecture de documents qui pourraient répondre au questionnement".

Cela pourrait être drôle, mais ça l'est moins quand ce verbiage est érigé en dogme, prôné par les inspecteurs eux-mêmes. Exemple :
"Lire, c'est donner du sens" m'a expliqué (l'inspecteur). J'ai rétorqué que c'était plutôt comprendre pour moi. "Non, a-t-il répliqué, on dit : donner du sens".

Ca devient affligeant quand l'inspecteur n'évalue pas le résultat d'une année de travail avec des élèves, mais uniquement la démarche pédagogique choisie. En effet, la jeune professeur a choisi d'utiliser la bonne vieille méthode dite syllabique (b-a ba) et non la canonique méthode globale. Lors d'une inspection, elle se fait incendier par le représentant de l'Institution qui recommande au directeur de l'école de ne plus confier le niveau CP à cette jeune débutante qui vient de condamner selon lui toute une classe à l'illetrisme le plus profond. On est pourtant fin mars et tous les élèves de la classe savent lire...

Voici un témoignage de ce qui semble récurrent - pour ne pas dire permanent - dans la formation des professeurs : les stagiaires, mécontents et surtout déçus, demandent un réajustement des contenus. On leur répond qu'ils ne sont pas assez grands pour savoir ce qui est bon ou pas pour eux. De dépit, ils se replient, font semblant d'adopter le jargon, de se couler dans le moule en se disant qu'une fois titularisés, ils seront plus libres d'enseigner et qu'ils pourront vraiment apprendre à enseigner sur le tas, avec - parfois - l'aide des collègues...

Comment s'étonner alors que l'Education nationale soit taxée de "mammouth" ?

286 pages, coll. Ramsay Poche/Document - 7,50 €

11 commentaires:

Artagnan a dit…

Pelouse, je te félicite pour ce billet extrèmement convaincant.
Je me souviens pour ma part m'être poilé comme une baleine à la BU (c'était le temps heureux où je glandais des après-midis entiers avachi sur les tables de la BU)avec un ami qui potassait le concours d'entrée en première année d'Ioufme, à la lecture des manuels de préparation. Notamment, je me souviens qu'un ballon (un truc rond qui rebondit, quoi) était appelé un "référentiel bondissant".
Je ne sais pas pourquoi, mais ce référentiel bondissant, c'est un peu comme la madeleine de mes années universitaires. Si si, je te jure !

Pelouse Kemener a dit…

L'important, c'est que, grâce aux modalités éducatives mises en place pour finaliser son projet, l'enseignant référent ait atteint ses objectifs pédagogiques à la fin de la séance, en restant dans le cadrage didactique fixé.
C'est tout, mais c'est l'essentiel.

Sapristi, il est temps que je retrouve des élèves, moi !

Nicolas a dit…

Blague du samedi matin :

Traduisez la phrase suivante en langage correct : "Pendant la récré, les enfants jouent au ballon".
...
...
...
"En l'absence de cadrage didactique, les apprenants s'emparent d'un référentiel bondissant".

... ça fait bizarre, quand même... :/

Nicolas a dit…

Sinon, comment vont vos CPPA, CPT et RGR aujourd'hui ?

Réponse lors des prochains FDA, GR et GT ?

... OK ?


:)

Anonyme a dit…

ahaha mais c'est terriblement vrai tout ca ! Il FAUT que je lise ce livre !
syphie

Nanette a dit…

je verrai bien ce que le destin me prépare moi qui vais préparer le concours d'entrée l'an prochain...en tout cas merci de nous tenir au courant de ce genre d'informations...je vais m'empresser de plonger le nez dans ce bouquin...

Anonyme a dit…

Ahlala je me croirais en cours de didactique... Ce qui me rassure c'est que je ne suis pas la seule à me désespérer de ces belles phrases qui ne veulent rien dire... Quand est-ce qu'on agit??

Anonyme a dit…

Le passage sur l'IUFM je suis tout à fait d'accord (je suis en 2e année et personne n'est plus au courant de l'inutilité des cours donnés ou du pseudo jargonnage employé) Mais le livre contient des choses si aberrantes pour moi que je me demande comment on a pu publier ça. et je parle en tant que future instit... C'est quand meme quequ'un qui refuse de mettre des albums jeunesse dans les mains de ses CP, qui refusent de les faire travailler en petits groupe, qui refuse de différencier son apprentissage, qui "secoue" les enfants pas assez sages... Moi je serai parent, je me demanderai pendant combien de temps après ça mes enfants iront à l'école avec des maux de ventre... et je parle aussi en tant qu'ancien élève de ce type d'instit !

Pelouse a dit…

Il y a à prendre et à laisser dans ce livre, c'est sûr. La dénonciation d'un certain dogme se fait au prix d'exagérations, et hausse au titre d'exemples à suivre des démarches qui n'en sont pas forcément. A vrai dire, je ne me rappelle pas du refus de lire les albums jeunesse, du travail en groupe ni de secouage intempestif... Mais si c'est le cas, je trouve cela tout aussi aberrant que le jargon érigé en dogme inintelligible.
Bon courage pour la fin d'année, et surtout tous mes voeux de réussite !
Pelouse

Anonyme a dit…

Je viens de lire la partie sur l'IUFM, c'est malheureusement encore vrai et je parle de vécu. Je peux confirmer ce qu'affirme l'auteur: si on n'entre pas dans le moule, ou si on n'est pas suffisemment hypocrite pour faire croire d'y entrer, on est plus ou moins mis à la porte... j'ai eu le malheur de croire que les formateurs étaient là pour nous aider et résultat: je suis en report de stage !

Anonyme a dit…

ce que je cherchais, merci