22 septembre 2005

La Bibliothécaire

Il est des récits, on le sait bien, qui mettent en abîme le récit lui-même, et établissent également des connexions mutliples et variées avec de grandes ou moins grandes oeuvres de la littérature. Ainsi en va-t-il de La Bibliothécaire d'Anne DUGUËL, alias GUDULE.

L'HISTOIRE. Guillaume regarde tous les soirs par la fenêtre une vieille dame, dans l'immeuble d'en face, qui est visiblement absorbée dans l'écriture de ses mémoires. Guillaume a remarqué que, bizarrement, chaque soir, peu après que la vieille dame a éteint la lumière pour aller se coucher, une jeune fille mystérieuse apparaît sous le porche du bâtiment et s'enfuit bien vite dans les rues, sous la lumière de la Lune... Guillaume est tellement intrigué qu'il se résoud à "intercepter" la jeune fille lors de sa prochaine échappée. A sa poursuite, il va se rendre directement à la bibliothèque. Là, en pleine nuit, la jeune fille mystérieuse entre chaque nuit par une petite porte dérobée. Des portes dérobées, il y en aura beaucoup, et particulièrement celles qui vont faire basculer nos deux personnages, ainsi que leurs amis, dans le(s) monde(s) littéraire(s) de Lewis Caroll (Alice au pays des Merveilles), Victor Hugo (Les Misérables), Antoine de Saint-Exupéry (Le Petit Prince) ou encore Jules Renard (Poil de Carotte) et Arthur Rimbaud...

Dans un récit orchestré en hommage évident à son amour pour les livres, Gudule compose une action remplie de rebondissements, de clins d'oeil plus ou moins évidents à décrypter, d'humour. Lorsqu'on partage avec elle l'amour de la lecture, et la conviction que "la littérature, c'est la vie", on ne peut qu'apprécier à sa juste valeur ce livre sur les livres, qui ne se noie pas pour autant dans les références savantes mais tente plutôt de nous faire accéder très simplement aux rives de grandes oeuvres de notre patrimoine.

Beaucoup de plaisir, donc. Et pourtant, énormément de déception également...
Guillaume a un ami Noir que Gudule appelle Doudou, que le narrateur désigne souvent par la formule "le Black", et à propos duquel tous les fantasmes autour du bon sauvage reviennent au galop, en provenance directe d'une époque coloniale, paternaliste, condescendante. En voici quelques exemples : d'abord, le héros romantique est blanc et s'appelle Guillaume, et le meilleur pote comique s'appelle Doudou... Ensuite, "le Black" ne parle qu'en faisant du rap... Puis, lorsqu'il rencontre une jeune fille de son goût, c'est forcément "une petite Black"... Des mystères irrésolus sur la voie de nos héros ? "Les origines (de Doudou) le PREDISPOSAIENT aux croyances magiques" (c'est nous qui soulignons)... Ne parlons même pas de Doudou faisant du skate (Gudule ignore visiblement que la culture du rap et celle du skate sont très lointaines l'une de l'autre), ni de Doudou volant une pomme sur l'étal d'un marchand pour la dévorer en quelques secondes et en jeter le trognon dans le caniveau, en bon barbare qui n'a ni monnaie ni couverts... ...

Ces "petits détails" de l'histoire composée par Gudule, décidément, nous gâchent notre plaisir, et nous amènent à nous poser quelques questions sur le sérieux de son entreprise. Nous entendons dire, qui plus est, que la littérature de jeunesse va régulièrement dans ces directions, par une sorte de démagogie complice avec le franc-parler impropre des plus jeunes ? Ne nous résignons pas, et appelons un chat un chat : cette histoire est bien belle dans la mesure où elle flatte notre culture livresque blanche et occidentale, mais pour légitimer cette culture, elle n'a pas su se passer d'un vieux fond de racisme. Dès lors, comment conseiller à nos élèves de lire une oeuvre dont nous essayons de combattre, au quotidien, les conceptions intellectuelles ?

191 pages, coll. Livre de Poche

7 commentaires:

loise a dit…

j'adore se livre et toi ?

Anonyme a dit…

G lu egalement le livre et je dois avouer que j'ai été un peu géné par la fason dont il a appeler doudou ''le black'''!!
C'est vraiment répugnant!!
je regrete de l'avoir lu!!!
mer6!

Nicolas a dit…

Je pense qu'il ne faut pas regretter de l'avoir lu, mais par contre, dès que j'en ai l'occasion, je ne manquerais pas de le déconseiller.

Je suis bien content de l'avoir lu en librairie, en tout cas. Quand je pense que l'auteur a eu du succès avec ce livre, et qu'elle en vit probablement encore aujourd'hui, ça m'aurait fait mal de l'avoir payé de ma poche...

Roger a dit…

Amusant... J'ai lu ce livre il y a bien longtemps déjà, et, naïf sans doute, enfermé dans l'obscurité de mon ignorance certainement, enchaîné au fond de ma caverne d'illusions bien sûr, je n'ai vu dans ce livre aucun racisme, pour la simple et bonne raison qu'on ne lit dans un livre que ce qu'on y veut lire. J'irai même jusqu'à dire que c'est l'image inverse que j'en peux conserver, celle d'un blanc et d'un noir, tous deux emplis d'une naïve poésie, marchant côte à côte dans le monde de la littérature. Cessons donc de voir du racisme à tout bout de champ : c'est ainsi qu'on l'encourage. C'est quand on a compris que le dahu n'existait pas qu'on a cessé d'en voir.

Nicolas a dit…

Merci Roger pour ce commentaire. Ne caricaturons ni dans un sens, ni dans l'autre si vous voulez bien. Vous le dites vous-même : vous avez lu ce livre il y a longtemps. Relisez-le peut-être avant de tracer de grandes paraboles sur l'état du racisme dans le monde.
Tout personnage dans un récit peut être désigné sous de multiples appellations. Dès lors la répétition systématique des termes "le Black" est tout au mieux... un manque de vocabulaire.

Roger a dit…

Sans doute me suis-je mal exprimé ; qu'ai-je à dire à propos du racisme dans le monde ? Toutefois considérons ce fait : certes, ce genre d'appellation dissone aujourd'hui à nos oreilles comme le "nègre" d'hier, et est pour le moins maladroit, je ne peux que vous l'accordez. De même pour l'archétypale représentation du "bon pote noir". Mais enfin, est-ce la représentation qui importe le plus ? Va-t-on décrier l'amour d'un apprenti poète transi et maladroit parce que ses vers sont bancals ? En d'autres termes, la visée de l'auteur n'était-elle pas autrement noble ? Il en serait de même pour Tintin, que l'on dit aujourd'hui raciste parce qu'Hergé représente des enfants aux grosses lèvres parlant le petit nègre ; mais enfin, Tintin ne va-t-il pas à leur rescousse, Tintin, ce héros moderne, ne risque-t-il pas sa propre vie pour celles d'êtres qui devraient, si l'on s'accorde à ce qu'en dit la critique, paraitre à ses yeux inférieures, à la limite de l'animalité ? La représentation, bien que maladroite, parfois, c'est vrai, ne nuit cependant pas toujours à l'essence d'une œuvre.
Par ailleurs, je me permets de vous remercier pour la critique d'un roman de Morrison que j'ai pu trouver sur votre blog, critique qui m'a été utile pour quelque commentaire de texte.

Nicolas a dit…

Merci Roger d'avoir assuré le service après-vente en venant répondre à mon commentaire : trop de visiteurs déversent leur fiel sur mon blog avant de ne jamais revenir soutenir le débat.
Pour reprendre votre exemple : oui, Tintin au Congo est ethnocentriste puisqu'il enferme les Africains dans leur négritude, ne leur accordant que le droit d'être sauvés par des Blancs.
SI vous lisez ce que dit Beauvoir dans les premières pages du Deuxième Sexe sur les hommes qui se prétendent féministes, vous comprendrez sans doute pourquoi je trouve certaines attitudes de Blancs vis-à-vis des Noirs franchement condescendantes, pour ne pas dire racistes. En gros : "Bien sûr, je suis féministe ! Regardez : j'ai embauché une secrétaire/une cuisinière/une femme de ménage récemment".