14 juin 2007

L'Œil le plus bleu

Claudia se souvient de son enfance à Lorain, Ohio, avec sa sœur aînée Frieda. Le pathelin est pauvre, poussiéreux, sans perspective. Une rivière coule là-bas, et puis au bout de la grande rue se trouve une maison à étage, et à l'étage on trouve des femmes noires, à louer.

Les enfants sont nombreux dans cette petite ville. Ils évoluent en bandes, par affinités. Bien sûr, les garçons et les filles s'observent de loin la plupart du temps. Ils n'ont pas les mêmes jeux, pas les mêmes modèles auxquels s'identifier : les filles veulent être coiffées comme les vedettes blanches de Hollywood, les garçons se forgent une identité macho à lancer des cailloux dans la rue.

Tout le monde connaît tout le monde par le nom de famille, et par l'endroit où se situe la maison sur la carte de la ville. Une famille en particulier ressort sur ce fond indistinct : celle des Breedlove, arrivés là au temps de la jeunesse de Cholly et Pauline. Aujourd'hui, ils sont les parents du petit Sammy et de Pecola, cette gamine qui a des airs de chien battu.

Claudia fait ici un portrait cruel de Pecola, dont elle finira pas dire qu'elle a absorbé toute la misère que tous les autres déversaient sur elle. Et en effet, l'enfance de Pecola est un chemin de croix qui s'achèvera dans la folie la plus basse.

« Pendant des années, j'ai pensé que ma sœur avait raison : c'était de ma faute. J'avais trop enfoncé les graines dans la terre. Il ne nous est jamais venu à l'esprit que la terre elle-même avait peut-être été trop dure. Nous avions semé nos graines sur notre petit lopin de terre noire, comme le père de Pecola avait semé ses graines dans son petit lopin de terre noire. Notre innocence et notre foi n'étaient pas plus productives que la concupiscence ou le désespoir de son père. Ce qui est sûr aujourd'hui c'est que de tout cet espoir, cette peur, cette concupiscence, cet amour, et cette douleur, il ne reste que Pecola et la terre dure. Cholly Breedlove est mort ; notre innocence aussi. Les graines se sont desséchées et sont mortes ; son bébé aussi. »

C'est le premier livre que je lis de Toni MORRISON, écrivaine afro-américaine de très grande renommée, prix Nobel de Littérature en 1993. C'était aussi son premier roman, paru en 1970. Un récit probablement en partie autobiographique, ne serait-ce que parce que Lorain, Ohio est réellement la ville où est née l'auteure, et que son vrai prénom, Chloe, ressemble étrangement à celui de la narratrice, Claudia.

Une fois ceci dit, je reconnais être impressionné par la qualité de passages entiers de ce livre. En particulier par les vingt premières et vingt dernières pages. Par contre, j'ai été très gêné dans ma lecture par les changements perpétuels de point de vue : d'abord c'est Claudia qui parle, puis elle devient tout d'un coup omnisciente (elle connaît les sentiments et les motivations profondes du moindre figurant dans l'action ?!)... on se rend compte qu'on a laissé Claudia de côté... et de fil en aiguille, ce sont des parenthèses qui s'ouvrent les unes dans les autres et qui ne se referment que bien difficilement. Partis de Pecola, nous voilà arrivés à la rencontre de ses parents, à moins qu'on ne glisse vers l'enfance de son père, le mariage du voisin, l'éducation du grand oncle, ou bien pourquoi pas le rythme cardiaque du chien qui s'allonge toujours sur le palier en face de chez la grande tante dont le prénom provient d'un frère qu'elle n'a pas eu mais qu'elle imaginait lorsqu'étant petite... etc.

Vous voyez ?

La critique est peut-être un peu méchante, mais c'est comme ça que j'ai ressenti la lecture de dizaines et de dizaines de pages de ce roman. A plusieurs occasions, je me suis surpris soupirant, demandant à Toni Morrison « Mais qu'est-ce qu'on en a à faire ? ».

Et comme si cela ne suffisait pas, sans doute parce que je peinais à me concentrer, j'ai remarqué des tics d'écriture, des petits traits systématiques. Comme par exemple de ne jamais trancher : tel personnage est toujours "parfois comme ceci, parfois comme cela", en face de telle situation "il aurait pu faire ceci, mais aussi cela". Je ne sais pas si c'est intentionnel, je ne sais pas si c'est le fait de la traduction (ça m'étonnerait). Finalement, ça donne l'impression que rien n'est jamais ni blanc ni noir dans ce roman. Que tout est gris.

Gris et triste comme une petite négresse enceinte de son père qui rêverait d'avoir, un jour, les yeux les plus bleus.

Toni MORRISON, L'Œil le plus bleu - 1970 (trad. 1994)
218 pages, coll. 10/18 - tirage épuisé

8 commentaires:

Black a dit…

Parfait pour cette quinzaine "noire"...

Cela fait des années que j'ai envie de lire cette auteur, mais des hésitations, des peurs m'ont jusqu'à présent freiné dans mon entrain. Certainement les longueurs de ses pavés qui ont du quelque peu m'effrayé pendant ma jeunesse. Mais je suis prêt maintenant à franchir un nouveau cap... encore faudra t'il trouver l'occasion et le roman de Toni Morrison qui me conviendra...

Donc, ce n'est pas histoire de te mettre de la pression, mais tout dépendra de ta chronique !

Nicolas a dit…

Wouha, purée ! T'es rude avec moi, là... :/

J'essaie de finir ça à temps et d'écrire le billet dans la foulée, dès demain !
:)

Nicolas a dit…

Bon eh bien je vais dépasser un peu le délai imparti... Mes lecteurs fidèles ("et les nouveaux venus, toujours les bienvenus") m'excuseront... ou pas.

:)

Black a dit…

Avis partagé, je vois... mais je reste persuadé qu'il faut que je tente également cette auteur afro-américaine et je sais qu'un jour, forcément, j'y viendrais... mais si le choix se fait, je me tournerai, peut-être donc, vers un autre de ses romans, histoire de provoquer une rencontre à priori plus accessible, me laissant un avis plus favorable et me donnant ainsi la possibilité de retrouver plus tard d'autres Toni Morrison...

Nicolas a dit…

Ben oui. Désolé de n'avoir pas ressenti le grand frisson que j'aurais pu te faire partager. C'est un fait : L'Œil le plus bleu a plutôt confirmé pour moi un a priori que j'avais sur Toni Morrison, comme quoi elle était très classique et assez "bavarde"...

Mais tu as raison : un autre titre, sans doute... d'ailleurs je n'ai pas attendu pour récidiver, moi !
;)

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Nicolas,
Qu'est-ce qu'un écrivain s'il n'est point bavard ;o) sur le papier.
Je salue la qualité de ton commentaire sur ce roman. Je te trouve sévère.
"L'oeil le plus bleu" est pour moi un de ses meilleurs ouvrages. Même si elle semble avoir pris ses distances vis à vis de ce premier roman.
J'ai aimé la construction, les rebondissements inattendus autour du personnage central voué à une folie certaine.

Swan WISNIA a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Nicolas a dit…

Salut Swan, merci beaucoup de ton commentaire. A vrai dire je suis plutôt soulagé que tu viennes parler ici du texte original et du même coup rétablir un peu l'ordre des choses. L'auteure est en effet appréciée pour son style et la traduction française que j'ai lue, très probablement, ne lui rend pas hommage.

Vian considérait les traducteurs comme les pires imbéciles qui soient et je dois avouer qu'à chaque fois qu'avec mes maigres compétences j'ai mis l'original en face de la traduction, j'ai compris pourquoi...

Je suis donc disposé à admettre que dans le cas de Morrison, la traduction dessert l'original. Il n'en reste pas moins plusieurs autres points critiquables que je pointe ci-dessus, et qui m'empêchent d'apprécier cette plume.

Quant à l'objectivité du goût, que ce soit le mien ou celui d'un jury nordique... je te renvoie à la déclaration qu'avait fait Sartre sur le jury Nobel lorsque ce dernier avait voulu lui attribuer la prestigieuse distinction, qu'il a refusée.
;)

Amitiés,

Nicolas